RELATIONS FRANCO-GABONAISES: QUAND LA PENSÉE PRÉCÈDE L’ACTION POLITIQUE

Nicaise Moulombi ou l’émergence d’une doctrine gabonaise de la souveraineté économique
Dans sa tribune « Non aux déclarations paternalistes et colonialistes », publiée le 3 juillet 2025 en réponse aux réserves exprimées par la présidente-directrice générale d’Eramet sur la transformation locale du manganèse, puis dans une note intitulée « Pour une réévaluation des accords coloniaux », rendue publique le 21 novembre 2025 à la veille de la visite d’Emmanuel Macron au Gabon, Nicaise Moulombi ne se contente pas de contester un ordre ancien. Il esquisse une doctrine : celle d’un Gabon qui négocie ses partenariats à partir de ses intérêts, de ses capacités industrielles, de ses exigences environnementales et de son ambition de créer davantage de valeur sur son sol. À quelques jours de la visite d’État du président Brice Clotaire Oligui Nguema en France, à compter du 20 juillet 2026, cette pensée offre une grille de lecture exigeante du nouveau dialogue franco-gabonais.
Par Louis-Philippe MBADINGA
Nicaise Moulombi, « prophète incompris » ? Quand les chiffres rattrapent ses intuitions
Le mot est sans doute plus spectaculaire que l’homme ne le revendiquerait lui-même, malgré l’encens que lui offrent quelques admirateurs. « Nul n’est prophète en son pays », dit l’adage. Les quatre Évangiles — Matthieu (13, 57), Marc (6, 4), Luc (4, 24) et Jean (4, 44) — rapportent d’ailleurs, sous des formulations voisines, cette parole de Jésus selon laquelle un prophète n’est guère honoré dans sa propre patrie.
Pour autant, on ne devient pas prophète pour avoir lu les statistiques un peu plus tôt que les autres. Mais l’expression de « prophète incompris », avec ce qu’elle comporte d’exagération amusée, dit quelque chose de la place qu’occupe aujourd’hui Nicaise Moulombi dans le débat gabonais : celle d’un homme qui formule depuis plusieurs années des questions que l’actualité économique, environnementale et diplomatique rend désormais difficiles à éluder.
Nicaise Moulombi est aujourd’hui deuxième questeur du Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC), après avoir exercé les fonctions de deuxième vice-président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) durant la Transition. Il est également président de l’ONG Croissance Saine Environnement et président exécutif du Réseau des organisations de la société civile pour l’économie verte en Afrique centrale (ROSCEVAC). Ces responsabilités institutionnelles et associatives donnent à ses prises de position une double nature : elles relèvent à la fois de la contribution au débat public et du plaidoyer porté par la société civile.
Une même doctrine, deux moments d’expression
Il faut d’abord rétablir la chronologie. Le texte central consacré au manganèse est la tribune « Non aux déclarations paternalistes et colonialistes », publiée le 3 juillet 2025. Elle répond directement à Christel Bories, alors présidente-directrice générale du groupe Eramet, après ses réserves sur la décision gabonaise de mettre fin, à compter du 1er janvier 2029, à l’exportation du minerai de manganèse brut ou concentré.
Quelques mois plus tard, le 21 novembre 2025, Nicaise Moulombi élargit le champ dans une note intitulée « Pour une réévaluation des accords coloniaux ». À l’approche de la visite d’État d’Emmanuel Macron à Libreville, il ne parle plus seulement de manganèse. Il interroge l’ensemble de la relation franco-gabonaise : ses héritages juridiques, ses asymétries économiques, ses conséquences politiques et culturelles, la restitution des avoirs mal acquis, les passifs environnementaux et la transparence des opérations liées aux crédits carbone.
Il ne s’agit donc pas d’une répétition, encore moins de deux doctrines concurrentes. La tribune de juillet fournit le noyau économique ; la note de novembre en déploie les conséquences diplomatiques, sociales et environnementales. Entre les deux, une même ligne se dessine : le partenariat n’est acceptable que s’il accroît les capacités gabonaises, déplace une part réelle de la valeur vers le territoire national et soumet les acteurs publics comme privés à des obligations de transparence, de réciprocité et de résultat.
La question prend une portée particulière à la veille de la visite d’État annoncée du président Brice Clotaire Oligui Nguema en France, le 20 juillet 2026. L’économie, la sécurité, la culture, la formation et la coopération devraient occuper une place importante dans les échanges. La présidence gabonaise présente cette séquence comme la recherche d’un nouvel élan au service des intérêts des deux peuples. Rien ne permet encore de préjuger des décisions qui en sortiront. Mais sa préparation remet au centre l’interrogation formulée par Moulombi : sur quelles bases un partenariat peut-il être déclaré rénové s’il ne modifie pas la manière dont se répartissent la valeur, les compétences, les responsabilités et le pouvoir de décision ?
Ce rapprochement entre une pensée et une séquence diplomatique ne consiste pas à attribuer à un auteur l’inspiration de l’action publique. Il permet plutôt de mesurer la circulation d’une idée. Longtemps cantonnée au registre militant, la souveraineté économique devient une question d’État. Elle ne signifie plus seulement reprendre le contrôle d’une ressource ; elle oblige à bâtir l’énergie, les infrastructures, le financement, les compétences, la technologie et les règles qui rendent ce contrôle effectif.
Les cinq piliers énoncés dans la tribune du 3 juillet
La force du texte de juillet réside dans son architecture. Nicaise Moulombi ne se contente pas d’une indignation générale. Il organise sa démonstration autour de cinq titres qui constituent déjà les éléments d’une doctrine.
Le premier, « Une volonté politique souveraine, fondée sur une vision de long terme », pose la transformation locale comme un choix de modèle économique. Le Gabon ne doit plus considérer ses minerais comme de simples « richesses à céder », mais comme des leviers d’industrialisation, d’emploi des jeunes et de souveraineté.
Le deuxième, « Une analyse technico-économique partiale et démobilisatrice », conteste l’argument selon lequel la transformation locale nécessiterait une infrastructure équivalente à « deux fois la capacité de l’Europe ». Moulombi n’affirme pas que toute la production doit être transformée instantanément. Il défend une montée en puissance planifiée, progressive et ciblée, qu’il rattache au Plan national de développement 2026-2032 et qui doit s’appuyer sur les barrages hydroélectriques, les interconnexions régionales, les partenariats énergétiques, le rail, les ports et la formation professionnelle. Il cite le Botswana, les Émirats arabes unis et la Norvège pour soutenir qu’une transformation accrue des ressources procède d’abord d’une vision, d’un leadership et d’une qualité institutionnelle.
Le troisième, « La rentabilité privée ne peut prévaloir sur l’intérêt national », distingue la rentabilité d’une entreprise de celle d’un pays. Pour l’investisseur, la rentabilité se mesure d’abord par le retour sur capital. Pour l’État, elle inclut aussi les emplois directs et indirects, l’élargissement de l’assiette fiscale, la balance commerciale, la formation, le développement des fournisseurs locaux, la réduction de la vulnérabilité aux chocs extérieurs et la constitution d’un savoir-faire durable.
Le quatrième, « Un partenariat souhaité, mais sur des bases refondées », récuse l’idée d’une rupture automatique avec Eramet ou avec la France. Moulombi propose une coopération reposant sur trois piliers explicitement nommés : le respect de la souveraineté économique du Gabon ; l’investissement conjoint dans la montée en gamme ; l’alignement des partenaires sur les objectifs stratégiques du pays hôte. À défaut, prévient-il, le Gabon doit pouvoir rechercher d’autres alliances.
Le cinquième, « Une transition irréversible, maîtrisée et soutenue par le peuple », répond à la formule de la « balle dans le pied » employée pour disqualifier la décision gabonaise. Pour Moulombi, cette expression ne critique pas seulement un calendrier ou un montage industriel ; elle laisse entendre qu’un État africain ne disposerait ni des moyens techniques ni de la légitimité nécessaires pour choisir son avenir.
La conclusion de sa tribune condense l’ensemble : « Transformer est un droit, un devoir et une voie d’émancipation. » Le propos n’est pas hostile par principe aux entreprises extractives. Il leur propose une nouvelle alliance fondée sur la confiance, le respect et la coconstruction, tout en déclarant non négociable le droit du Gabon à transformer chez lui ses propres richesses.
Du manganèse au réexamen de la relation franco-gabonaise
La note de novembre applique cette logique à l’architecture générale des rapports entre la France et le Gabon. Elle ne réclame pas une rupture émotionnelle avec la France, encore moins l’effacement d’une histoire commune. Elle demande une réévaluation lucide des accords et des pratiques qui ont organisé la relation depuis l’indépendance.
Le mot « coloniaux » fonctionne chez Moulombi comme une catégorie politique. Il désigne moins un inventaire juridique homogène et demeuré intact depuis 1960 qu’un ensemble de dépendances, d’automatismes et d’asymétries dont il demande l’audit. La nuance est importante. Certains textes ont déjà été remplacés, actualisés ou renégociés. Le traité instituant un partenariat de défense, signé le 24 février 2010, est entré en vigueur le 1er juin 2014. Le camp de Gaulle, qui appartient encore juridiquement à la France, est devenu en juillet 2024 un pôle mixte de formation franco-gabonaise. Une réévaluation sérieuse ne peut donc prétendre que rien n’a changé. Elle doit examiner ce que ces transformations ont réellement produit : davantage de capacités gabonaises ? Un meilleur partage des responsabilités ? Une autonomie accrue dans les secteurs stratégiques ?
Moulombi pose le problème sur trois plans.
Sur le plan économique, il dénonce un modèle ayant favorisé l’extraction et l’exportation des ressources sans industrialisation suffisante du pays producteur. Il y voit l’une des causes de la dépendance extérieure, de la faiblesse du tissu industriel et de l’insuffisante diversification de l’économie.
Sur le plan politique, il interroge les mécanismes qui ont pu limiter la souveraineté effective de l’État gabonais ou encourager des formes de gouvernance plus attentives à la préservation d’intérêts extérieurs qu’aux besoins de la population.
Sur le plan culturel, il invite à examiner les effets persistants de l’héritage colonial sur la langue, l’éducation, les représentations sociales et la hiérarchie des savoirs. Il ne s’agit pas de nier la langue française ni les échanges intellectuels qu’elle permet, mais de refuser que l’universel soit confondu avec la perpétuation d’un seul centre de référence.
Restitution, pollutions et crédits carbone : les autres dossiers posés par Moulombi
La portée de la note de novembre tient aussi aux dossiers précis qu’elle met sur la table.
Le premier concerne les biens mal acquis. Nicaise Moulombi demande que les avoirs dont l’origine illicite aura été établie par la justice et les produits tirés de leur cession puissent revenir au peuple gabonais. Il propose que ces ressources soient affectées à des investissements identifiables : hôpitaux, écoles, universités, accès à l’eau potable, énergie solaire et bourses d’études. L’idée pose immédiatement plusieurs questions : par quel mécanisme juridique organiser la restitution ? Qui administrerait les fonds ? Comment garantir leur traçabilité ? Quelle place accorder à la société civile et au contrôle parlementaire ? La souveraineté, ici, ne consiste pas seulement à récupérer des avoirs ; elle exige d’empêcher leur nouvelle captation.
Le deuxième dossier est environnemental. Moulombi demande que soient traitées les séquelles qu’il associe aux anciennes activités uranifères de la COMUF et au groupe Eramet, ainsi que les pollutions qu’il impute aux activités pétrolières de Perenco. Ces griefs doivent être documentés, contradictoirement instruits et, lorsque les responsabilités sont établies, donner lieu à réparation, dépollution et suivi sanitaire. Le mérite de sa démarche est de rappeler qu’un partenariat extractif ne peut être évalué uniquement par ses recettes fiscales : il doit aussi intégrer le coût écologique, sanitaire et social laissé sur le territoire.
Le troisième dossier porte sur la forêt et les crédits carbone. Moulombi réclame davantage de transparence sur les prises de participation et les intérêts de groupes tels que TotalEnergies et la Compagnie des bois du Gabon dans des concessions forestières susceptibles d’être mobilisées pour des opérations carbone. Il pose des questions simples mais décisives : qui détient les droits carbone ? Comment les crédits sont-ils calculés et vendus ? Quelle part revient à l’État, aux collectivités et aux communautés locales ? Les populations concernées ont-elles été informées et associées ? Quels registres permettent de prévenir le double comptage et les conflits d’intérêts ?
Le quatrième dossier est celui de la formation. Dans les deux textes, elle n’apparaît pas comme un supplément social destiné à accompagner l’extraction, mais comme une infrastructure de souveraineté. Sans ingénieurs, métallurgistes, électromécaniciens, chimistes, géologues, logisticiens, juristes miniers, spécialistes du carbone et contrôleurs environnementaux, la maîtrise nationale demeure théorique.
Ces sujets élargissent considérablement la portée de la réflexion. La souveraineté économique ne se limite plus au lieu où le minerai est transformé. Elle concerne aussi la propriété des données, la réparation des dommages, la destination des avoirs restitués, le contrôle des actifs forestiers, la formation des compétences et la participation des communautés aux décisions.
Une critique du logiciel économique hérité de la Françafrique
Le cœur de la démonstration tient dans une mécanique connue : exporter la matière première, importer le produit transformé, puis dépendre de l’extérieur pour les équipements, la technologie, le financement et parfois même la maintenance. Ce schéma procure des recettes et soutient l’activité extractive, mais il laisse au loin une part décisive de la valeur ajoutée. Il entretient aussi une vulnérabilité : lorsque les cours baissent, que la demande ralentit ou qu’un axe logistique est perturbé, l’économie locale absorbe le choc sans disposer de suffisamment d’autres moteurs.
Dans L’Accumulation à l’échelle mondiale. Critique de la théorie du sous-développement (Éditions Anthropos, 1970), puis dans Le Développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique (Éditions de Minuit, 1973), Samir Amin décrit des économies extraverties, dont les appareils productifs sont orientés vers les besoins des centres extérieurs davantage que vers la construction d’un marché intérieur robuste. René Dumont, dès 1962, alertait dans L’Afrique noire est mal partie (Éditions du Seuil, 1962) sur des indépendances incapables de rompre avec des modèles improductifs. Dans La Natte des autres. Pour un développement endogène en Afrique (CODESRIA, 1992), Joseph Ki-Zerbo oppose le « développement clés en tête » au développement « clés en main ». Il approfondit cette réflexion dans À quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein (Éditions de l’Aube, 2003), autour d’une formule devenue célèbre : « On ne développe pas, on se développe. » Autrement dit, le développement ne se sous-traite pas. Les partenaires peuvent apporter du capital, des marchés et des techniques ; ils ne peuvent remplacer la définition nationale d’un projet.
La pensée de Nicaise Moulombi s’inscrit dans ce fil, mais elle ne se limite pas à une dénonciation de la Françafrique. Elle déplace le débat vers le contenu concret de l’indépendance. Qui fixe les priorités industrielles ? Où sont localisés les segments les plus rémunérateurs ? Qui maîtrise l’ingénierie, les données, les laboratoires, les normes et la commercialisation ? Quel bénéfice durable restera-t-il lorsque le minerai sera épuisé ?
Ces questions rendent insuffisante l’opposition sommaire entre présence française et départ de la France. Le véritable sujet est la qualité du partenariat et sa contribution à l’accumulation de capacités gabonaises. Un partenaire n’est pas jugé seulement à l’ancienneté de sa présence, au volume de ses investissements ou au nombre de ses salariés, mais à ce qu’il permet durablement au pays de savoir, de produire et de décider par lui-même.
Le manganèse, test grandeur nature
Le Gabon dispose ici d’un levier considérable. Selon les données publiées par Eramet pour 2025, 7,1 millions de tonnes de minerai et d’agglomérés de manganèse ont été produites ; 6,1 millions de tonnes de minerai ont été transportées et 5,5 millions vendues à l’extérieur. Le groupe estime représenter environ 13 % de l’approvisionnement mondial en minerai de manganèse contenu. Ces volumes donnent la mesure de l’enjeu, mais aussi celle de la dépendance au corridor ferroviaire reliant Moanda au port d’Owendo.
L’activité actuelle n’est évidemment pas dépourvue de retombées. Eramet chiffre sa contribution économique au Gabon à 853,1 millions d’euros en 2025, soit environ 560 milliards de francs CFA, dont 480,2 millions d’euros d’achats locaux, 158 millions d’euros de masse salariale associée à 10 871 emplois directs selon la terminologie du groupe, et 207,3 millions d’euros d’impôts, droits et autres versements. Ces données, produites par l’entreprise, doivent être lues pour ce qu’elles sont : l’indication d’un poids économique réel, non la réponse définitive à la question du partage de la valeur.
Le Gabon ne part d’ailleurs pas de zéro. Le complexe métallurgique et le complexe industriel de Moanda réalisent déjà certaines opérations d’enrichissement et de transformation. L’enjeu de 2029 n’est donc pas de passer du néant à l’industrie, mais de changer d’échelle, de gamme technologique et de proportion entre minerai exporté et produits transformés localement.
L’interdiction annoncée d’exporter le minerai brut ou concentré à partir de 2029 veut précisément déplacer le centre de gravité. La transformation locale peut élargir l’assiette fiscale, créer des métiers industriels, stimuler des fournisseurs gabonais et renforcer la position du pays dans les négociations commerciales. Elle peut aussi ancrer une culture technologique autour de la métallurgie, de la maintenance, du contrôle qualité et de la recherche.
Dans un pays où la Banque mondiale estime que la croissance a ralenti à 2,5 % en 2025 et où le chômage concernait environ 37 % des 15-24 ans en 2023, l’enjeu dépasse les statistiques minières : il touche à la crédibilité du contrat social.
Pour autant, un décret ne construit ni fonderie, ni centrale électrique, ni réseau de fournisseurs, ni génération d’ingénieurs. L’échéance de 2029 sera un test de capacité administrative autant qu’un acte de souveraineté. Eramet a pris acte de l’intention gouvernementale, reconnu l’ambition industrielle du pays et indiqué vouloir continuer à travailler avec les autorités dans un esprit de partenariat constructif et de respect mutuel. Cet espace de négociation devra être rempli par un calendrier, des engagements d’investissement, des transferts de compétences, des objectifs mesurables de contenu local et des mécanismes de suivi. La souveraineté ne s’évalue pas au volume du discours, mais à l’exécution.
La rentabilité nationale contre le seul rendement privé
L’un des apports les plus féconds de Moulombi réside dans la distinction entre rentabilité privée et rentabilité nationale. Une entreprise doit naturellement apprécier le coût de l’énergie, l’accès au marché, le prix du minerai, la durée d’amortissement des équipements et le rendement attendu par ses actionnaires. Mais l’État raisonne sur un horizon plus large.
Une usine qui paraît moins rentable à court terme peut produire des bénéfices collectifs : emplois qualifiés, commandes aux PME locales, recettes fiscales nouvelles, baisse de certaines importations, apprentissage technologique, création de laboratoires, amélioration de la logistique et capacité future à développer d’autres filières. À l’inverse, un projet très rentable pour un opérateur peut laisser peu de valeur durable s’il importe l’essentiel de ses équipements, externalise ses fonctions stratégiques et rapatrie la plus grande part de ses profits.
La position souverainiste ne consiste donc pas à ignorer la rentabilité. Elle oblige à négocier la répartition des coûts, des risques et des gains. Cela suppose des contrats lisibles, un accès public aux principaux engagements, des clauses de révision, des objectifs de formation, des obligations de contenu local et une évaluation environnementale indépendante.
Des réactions révélatrices : le « donnant-donnant » comme exigence
Les réactions suscitées par les textes montrent que ce débat dépasse les clivages habituels. Depuis Lyon, le professeur Alain Merle écrit :
« Ton analyse est excellente et il serait temps que les politiques et industriels français coopèrent avec le Gabon pour le vrai développement de ton beau pays, en donnant la formation nécessaire aux jeunes et en aidant à la construction des infrastructures pour le traitement du minerai. C’est ce qui s’appelle le “donnant-donnant”, d’autant plus que les profits actuels d’Eramet se sont faits sur le dos des Gabonais. »
Le jugement final sur Eramet relève de son auteur. Mais cette réaction est intéressante par le déplacement qu’elle opère : la demande de réciprocité n’est pas présentée comme une hostilité à la France ; elle devient la condition d’une coopération durable.
Le magistrat Alain Moukoko formule une alerte comparable :
« Cet article est très puissant. Il devrait être considéré comme le signal d’alarme et la clé d’entrée de la réflexion autour des relations économiques et politiques franco-gabonaises, afin de commencer à faire bouger les choses, si seulement nous avions une France plus consciente et moins condescendante. »
Ces mots révèlent un épuisement. Une partie de l’opinion n’attend plus seulement des déclarations d’amitié, mais des preuves de transformation. Le « donnant-donnant » ne signifie pas une comptabilité étroite dans laquelle chaque geste appelle immédiatement sa contrepartie. Il signifie que le partenariat doit produire, dans la durée, des gains identifiables pour les deux parties et ne plus réserver à l’une les fonctions de décision, de technologie et de transformation.
Entre militantisme et doctrine
Peut-on, à ce stade, parler de doctrine ? Le mot suppose davantage qu’une indignation cohérente. Il exige des principes, une méthode et une capacité à orienter l’action. Les textes de Nicaise Moulombi en dessinent au moins sept : réexaminer les héritages à partir de l’intérêt national ; transformer localement les ressources ; faire de la formation un instrument de souveraineté ; distinguer rentabilité privée et rentabilité nationale ; négocier des partenariats réciproques ; exiger la transparence des flux extractifs et carbone ; articuler industrialisation, réparation et responsabilité environnementale.
Cette architecture rejoint Agenda 2063 : L’Afrique que nous voulons (Commission de l’Union africaine, document-cadre adopté en 2015), qui place la transformation structurelle et l’intégration du continent au cœur de la prospérité. Elle fait également écho à Kwame Nkrumah qui, dans Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism (Thomas Nelson & Sons, 1965), montre que l’indépendance politique reste incomplète sans émancipation économique ; à Thomas Sankara, dont les discours réunis dans Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987 (Pathfinder, 2007) associent dignité et capacité de décider par soi-même ; et à Cheikh Anta Diop qui, dans Les Fondements culturels, techniques et industriels d’un futur État fédéral d’Afrique noire (Présence Africaine, 1960), lie autonomie scientifique, maîtrise énergétique et construction continentale.
Ces références ne doivent pas servir d’ornement. Elles rappellent que la souveraineté ne se réduit jamais à un changement de propriétaire. Elle repose sur des institutions capables de produire, de savoir, de contrôler et d’anticiper.
La singularité de Moulombi tient à l’application de ce corpus au moment gabonais. Il transforme une critique relationnelle — la condescendance, le paternalisme, les accords déséquilibrés — en programme économique et institutionnel : énergie, infrastructures, emplois, compétences, industrie, restitution, transparence et environnement. C’est le passage du militantisme à la doctrine.
Il reste encore à préciser plusieurs instruments : quelles filières de transformation en priorité ? Quels partenariats technologiques ? Quel financement ? Quelle place pour les PME nationales ? Quels indicateurs de contenu local ? Quel statut pour les données minières et carbone ? Quels mécanismes de participation pour les communautés ? Mais une direction se dégage : le Gabon ne veut plus seulement vendre ce qu’il extrait ; il entend décider ce qu’il en fait et ce qu’il laissera aux générations suivantes.
Une pensée en phase avec les mutations africaines
Cette ambition n’est pas isolée. Le Botswana a utilisé le diamant pour négocier davantage de taille, de commercialisation et de compétences sur son territoire. La Guinée cherche à associer l’exploitation de la bauxite à des capacités de raffinage. Le Zimbabwe a restreint l’exportation de lithium brut. Hors d’Afrique, l’Indonésie a fait de l’interdiction d’exporter du nickel non transformé un levier d’industrialisation, en assumant les tensions commerciales et le coût considérable des investissements.
Ces expériences ne constituent pas des recettes copiables. Elles révèlent une tendance : les États producteurs refusent de plus en plus que la géographie de la valeur soit décidée ailleurs. Dans Africa in Transformation: Economic Development in the Age of Doubt (Palgrave Macmillan, 2019), Carlos Lopes insiste sur la nécessité d’une transformation structurelle guidée par des politiques industrielles cohérentes. Dans Beating the Odds: Jump-Starting Developing Countries (avec Justin Yifu Lin, Princeton University Press, 2017), Célestin Monga rappelle, pour sa part, que l’industrie prospère dans des écosystèmes complets — énergie, logistique, capital humain, financement et discipline d’exécution — et non dans l’addition de projets de prestige.
L’exemple indonésien lui-même invite à la prudence : attirer des usines ne suffit pas si la technologie demeure importée, si l’énergie est fortement carbonée, si les impacts environnementaux sont mal maîtrisés ou si les emplois qualifiés restent peu accessibles aux nationaux.
Le Gabon doit donc inventer sa trajectoire. Sa population relativement limitée, son taux d’urbanisation élevé, ses forêts, son potentiel hydroélectrique et la concentration de son économie créent des contraintes et des avantages particuliers. La transformation du manganèse peut devenir un noyau industriel, mais elle ne doit pas absorber toute la vision. Le bois, l’agro-industrie, les services, le numérique, la logistique et les métiers de la transition écologique doivent contribuer à une diversification qui réduise l’exposition au cycle des matières premières.
Les limites de l’exercice : de la volonté à la capacité
La force d’une doctrine se mesure aussi à sa capacité d’entendre les objections. Transformer localement le manganèse exige des investissements considérables, une énergie abondante et stable, des accès ferroviaires et portuaires fiables, une main-d’œuvre formée, un cadre fiscal prévisible, un accès sécurisé aux marchés et une gouvernance capable de faire respecter les contrats.
Les réserves industrielles ne sont donc pas toutes l’expression d’un paternalisme. Certaines relèvent d’une évaluation légitime des coûts, des délais et des risques. La question centrale est de savoir si elles servent à construire une solution ou à décourager le projet.
L’électricité est le premier verrou. La SEEG affiche sur son site une puissance installée de 452 mégawatts et une production de 2 329 gigawattheures. Ces capacités alimentent déjà les ménages et les entreprises dans un contexte où les interruptions de service restent un frein économique. Kinguélé Aval doit apporter environ 34 à 35 mégawatts supplémentaires, tandis que le projet de Ngoulmendjim est conçu pour une puissance de 83 mégawatts. Ces investissements sont essentiels, mais la métallurgie réclame davantage qu’une capacité théorique : elle a besoin d’une fourniture continue, compétitive et planifiée sur le long terme. Le calendrier énergétique doit donc être aligné sur celui de 2029.
Le deuxième verrou est logistique. Le Transgabonais, long de 648 kilomètres, est l’unique ligne ferroviaire nationale et supporte une part majeure de l’activité minière, forestière et des échanges entre l’intérieur du pays et Owendo. Sa modernisation n’est pas un dossier périphérique. Le programme signé en novembre 2025 est financé à hauteur de 203 millions d’euros, grâce à un prêt souverain de 173 millions accordé par l’Agence française de développement et à une subvention européenne de 30 millions. En mai 2026, Proparco et la Société financière internationale ont en outre annoncé un protocole de 225 millions d’euros destiné à la phase III du programme de rénovation.
Ces financements doivent améliorer la sécurité, la capacité de fret, le service voyageurs, les gares, le matériel roulant et les compétences de maintenance. Pour le manganèse, chaque tonne qui ne circule pas à temps est une tonne qui ne peut être ni transformée ni exportée.
Le troisième verrou est humain. Une usine peut être construite en quelques années ; une génération de métallurgistes, d’électromécaniciens, de géologues, de chimistes, de logisticiens et de cadres industriels se prépare dans la durée. L’échéance de 2029 impose dès maintenant des filières techniques, des alternances en entreprise, des bourses ciblées et des partenariats entre universités, centres de formation et industriels.
Le transfert de compétences ne doit pas rester une clause générale. Il doit être traduit en nombres de Gabonais formés, en certifications obtenues, en postes de responsabilité effectivement occupés et en laboratoires réellement opérationnels.
Le quatrième verrou est financier et institutionnel. Le Gabon devra arbitrer entre ressources budgétaires, dette, capitaux privés, partenariats public-privé et prises de participation nationales. L’ambition industrielle ne doit pas produire une dépendance financière plus lourde que celle qu’elle prétend corriger. La sélection des projets, la publication des engagements, la lutte contre les conflits d’intérêts et l’évaluation régulière des résultats seront donc décisives.
Enfin, la transformation ne sera souveraine que si elle est soutenable. La consommation d’eau et d’énergie, les émissions, les déchets miniers et métallurgiques, la sécurité des travailleurs et les impacts sur les communautés doivent être intégrés dès la conception. Le Gabon, dont la forêt constitue un capital écologique mondial, ne gagnerait rien à remplacer une dépendance extractive par une industrialisation écologiquement coûteuse. La responsabilité environnementale n’est pas un luxe imposé de l’extérieur ; elle protège la valeur future du territoire et la légitimité du projet national.
Le 20 juillet, un rendez-vous avec la réciprocité
La visite d’État annoncée du président Oligui Nguema en France offre ainsi un moment de vérité. Elle intervient après la visite d’Emmanuel Macron au Gabon, les 23 et 24 novembre 2025, et dans une relation que les deux capitales disent vouloir fonder sur le respect et les intérêts partagés. L’enjeu sera de donner un contenu vérifiable à cette promesse.
La coopération peut-elle contribuer à l’énergie nécessaire à l’industrialisation ? À la modernisation du rail et des ports ? À la formation des jeunes ? À la recherche appliquée ? Au financement des PME ? À la montée en gamme des fournisseurs locaux ? Peut-elle aussi traiter les dossiers plus sensibles posés par Moulombi : restitution des avoirs mal acquis, réparation des passifs environnementaux, transparence des crédits carbone et information des communautés ?
Des bases existent. Le chantier du Transgabonais montre qu’un financement français et européen peut soutenir une infrastructure directement liée à la diversification. L’accord de conversion de dettes signé en 2008 et doté de 60 millions d’euros constitue un autre précédent : il a permis d’orienter des ressources vers la gestion durable des écosystèmes forestiers, la certification du bois et la structuration de la filière. Ce mécanisme ne peut être reproduit mécaniquement, mais il montre que l’architecture financière elle-même peut évoluer lorsque les priorités sont clairement définies.
La dimension humaine est tout aussi stratégique. Les données françaises recensent environ 7 300 Français au Gabon et 23 909 Gabonais en France. Campus France comptabilisait 5 762 étudiants gabonais dans l’enseignement supérieur français en 2024-2025. Cette densité transforme la coopération éducative en levier industriel potentiel. Une mobilité mieux organisée, des formations liées aux filières prioritaires, des retours de compétences et des programmes conjoints peuvent faire de cette communauté un pont de savoir, plutôt qu’un simple marqueur historique de proximité.
Le nouveau partenariat ne doit toutefois pas devenir une relation rénovée dans le vocabulaire et inchangée dans sa structure. Il faudra distinguer les annonces des engagements vérifiables : montants, calendriers, gouvernance, part réservée aux entreprises gabonaises, objectifs de formation, transferts de technologie et évaluation publique.
La France a intérêt à accompagner un Gabon plus capable, car un partenaire solide est plus prévisible qu’un fournisseur frustré. Le Gabon, lui, a intérêt à diversifier ses alliances sans transformer cette diversification en un jeu de substitution où une dépendance en remplace une autre.
Un changement de paradigme
La pensée souverainiste n’a de fécondité que si elle échappe à deux impasses : la nostalgie de l’ancien ordre et la rupture comme posture. Dans Afrotopia (Philippe Rey, 2016), Felwine Sarr invite les sociétés africaines à définir leurs propres horizons plutôt qu’à poursuivre des modèles conçus ailleurs. Dans De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (Karthala, 2000), puis dans Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée (La Découverte, 2010), Achille Mbembe aide, de son côté, à penser la sortie de la relation coloniale sans demeurer prisonnier de son ressentiment.
Appliquées au Gabon, ces perspectives appellent une liberté plus exigeante que le slogan : la liberté de choisir, de comparer, de négocier et, lorsque cela est nécessaire, de refuser.
Le changement de paradigme peut se résumer par trois questions : qui crée la valeur ? Qui maîtrise la technologie ? Qui contrôle les chaînes de décision ? Tant que les réponses restent principalement extérieures, la souveraineté demeure formelle.
À l’inverse, transformer localement ne signifie pas tout faire seul. Une économie souveraine sait précisément ce qu’elle doit maîtriser, ce qu’elle peut partager et ce qu’elle choisit d’acheter. Elle noue des alliances, mais elle en fixe les finalités.
La doctrine qui se dessine chez Nicaise Moulombi n’est donc ni anti-française ni autarcique. Elle est post-tutélaire. Elle refuse qu’un partenaire ancien se considère comme naturellement prioritaire ; elle refuse aussi que l’État confonde ambition et improvisation. Elle réclame une capacité publique de stratégie, un secteur privé national mieux inséré dans les marchés et une société civile capable d’exiger des comptes.
La souveraineté économique devient alors une discipline collective, et non seulement un attribut présidentiel.
Prophète incompris ou éclaireur d’un débat devenu national ?
Qualifier Nicaise Moulombi de « prophète incompris » relève naturellement de l’appréciation. Ses textes peuvent être discutés, nuancés et parfois contestés. Mais ils s’inscrivent dans un courant africain de plus en plus visible : celui qui ne demande plus seulement la reconnaissance politique, mais le droit de déplacer les centres de production, de savoir et de décision.
La portée de ses interventions tient moins à la radicalité des mots qu’à la cohérence des problèmes posés : le modèle extractiviste ; la faiblesse de la transformation locale ; l’opposition entre rentabilité privée et intérêt national ; le déficit énergétique et logistique ; l’insuffisance de la formation ; l’asymétrie des accords ; la restitution des avoirs ; les passifs environnementaux ; l’opacité des marchés carbone ; la place des communautés ; enfin, la capacité de l’État à exécuter et à rendre compte.
Repenser la relation franco-gabonaise ne signifie ni rompre par principe ni reconduire par habitude. Cela signifie substituer à la dépendance une interdépendance négociée ; aux promesses générales, des résultats mesurables ; à l’exportation brute, une montée progressive dans la chaîne de valeur ; à la formation accessoire, une politique nationale des compétences ; à l’opacité, une obligation de transparence.
La visite du 20 juillet ne réglera pas à elle seule cet héritage, pas plus que l’échéance de 2029 ne produira automatiquement une industrie. Ces dates peuvent néanmoins devenir des jalons : l’une pour redéfinir le partenariat, l’autre pour prouver la capacité d’exécution. Entre elles se joue la crédibilité d’une ambition.
Au fond, la question demeure celle que Nicaise Moulombi oblige à regarder sans détour : le Gabon doit-il rester principalement un exportateur de matières premières ou devenir un acteur industriel capable de transformer lui-même une part croissante de ses ressources, d’en maîtriser les effets et d’en répartir plus équitablement les bénéfices ?
C’est autour de cette interrogation que se jouera, en grande partie, l’avenir de la souveraineté économique gabonaise.



