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GABON : Yves MAPAKOU, L’homme supposé être derrière le scandale BR-SARL

Il y a 10 ans, des milliers de Gabonais perdaient leurs économies dans l’effondrement de BR-SARL, une microfinance promettant miracles et altruisme. Son gérant, l’Évêque Yves Mapakou, nie toute malversation. Pourtant, derrière les apparences se cachait un système trouble : opacité des comptes, partenariats douteux et complicité bancaire. *Ceux Qui Font l’Afrique* a mené l’enquête, plongeant au cœur de cette affaire et obtenant le témoignage exclusif de l’ancien patron de la structure. Aujourd’hui exilé en France, il brise enfin le silence.

 Qui est réellement Yves MAPAKOU ?

Je suis M. Yves Mapakou de Saint-Fidèle, membre épiscopal de la francophonie. C’est-à-dire Évêque, docteur en sociologie des religions. J’ai un master en marketing et communication, et je suis également auteur-compositeur. Mes œuvres artistiques se retrouvent particulièrement sur YouTube.

Avant BR-SARL, vous dirigiez le Jolina (motel, restaurant, bar), un business lucratif. Pourquoi avoir risqué cette stabilité pour vous lancer dans une microfinance avec un slogan utopique « On s’en fout des bénéfices » ? Était-ce une vocation sociale… ou une opportunité ?

Avant d’être recruté à BR-SARL (*Bâtisseurs des Richesses*), j’avais en effet mes propres affaires qui marchaient très bien : un motel (Jolina) de 10 chambres, un restaurant-snack-bar, une imprimerie (*La Maison du Souvenir*). J’étais également fondateur d’un ministère ecclésial avec des églises dans les 9 provinces du pays. 

Quand je me suis engagé dans BR-SARL, j’avais une pleine confiance en ceux qui avaient mis en place cette microfinance, vu les rangs et qualités qu’ils incarnaient à l’époque.

Votre équipe dirigeante était un puzzle : partenaires américains d’origines nigérianes, une inspectrice du travail imposée par ces partenaires, un Béninois en la personne de M. Douclan Ignace et des mains invisibles. Comment preniez-vous des décisions dans ce cadre ? Ces partenaires ont-ils disparu avec l’argent ?

Tout d’abord, je tiens à réaffirmer que BR-SARL n’était pas ma société, j’en étais seulement le gérant, ce qui signifiait que je rendais compte à mes supérieurs. 

Il y avait effectivement une personne très influente derrière cette société : un ancien directeur de cabinet du président du Gabon, d’origine étrangère. C’est lui qui avait facilité l’obtention des documents juridiques et l’ouverture des comptes dans différentes banques du pays. 

Ensuite, il y avait des traders américains d’origine nigériane qui venaient de temps en temps au Gabon pour suivre l’évolution de la société. De plus, une inspectrice nigériane venait chaque mois pour superviser la comptabilité et les transferts effectués vers le centre de forex basé au Nigeria. 

J’ai été contraint d’améliorer mon anglais, car nous ne communiquions qu’exclusivement dans cette langue.

Des documents montrent que d’autres dirigeants figuraient aux statuts. Pourquoi êtes-vous le seul devant les juges ? Avez-vous été sacrifié pour protéger quelqu’un ?

En règle générale, quand une société est créée, tous les actionnaires et le gérant sont mentionnés dans les statuts. Mais BR-SARL était un cas particulier : pour ouvrir une telle microfinance, il fallait disposer de ressources financières conséquentes. 

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Lorsque j’ai été présenté à l’ancien directeur de cabinet du président de la République du Gabon, à l’hôtel Radisson Blu, on m’a clairement signifié qu’il était essentiel que je sois un homme loyal et fidèle, car mon nom servirait d’emprunt juridique afin d’éviter tout soupçon lié à sa fonction. 

On m’avait promis que je ne risquerais rien, car c’étaient eux qui géraient le pays. C’est ainsi que j’ai accepté que mon nom figure dans les statuts, aux côtés de deux autres personnes de nationalité béninoise, qui étaient les yeux et les oreilles de l’ancien directeur de cabinet.

BR-SARL se disait américaine et altruiste, mais les victimes décrivent un schéma Ponzi classique. Comment expliquez-vous des rendements à 20 % par mois sans arnaque ?

Comme expliqué précédemment, parmi les créateurs de cette société, deux Américains d’origine nigériane géraient le trading sur les marchés forex internationaux. 

Lors du lancement de la société, ils m’ont remis la somme de 300 millions de francs CFA, déposée dans plusieurs banques locales (Ecobank, UBA et PostBank). 

Mon rôle consistait à récupérer les fonds sur ces comptes afin de rembourser les clients, qui percevaient un intérêt bonus de 20 % sur leur capital investi (entre 50 000 et 1 000 000 FCFA) après 45 jours. 

L’expression *« On s’en fout des bénéfices »* n’était qu’un slogan marketing. 

BR-SARL employait près de 100 personnes réparties dans les 9 provinces du pays. Pendant un an, l’entreprise jouissait d’une grande crédibilité auprès de ses clients et les remboursements s’effectuaient à temps. Cela a encouragé davantage d’investisseurs. 

La société payait ses impôts et assurait les cotisations sociales de ses employés auprès de la CNSS. 

À mon avis, BR-SARL n’a jamais été une société frauduleuse. Ceux qui prétendent le contraire n’engagent qu’eux-mêmes.

Vous accusez les conflits internes et la mauvaise gestion. Mais les experts parlent d’un montage voué à l’échec. Avec le recul, qu’est-ce qui a causé la faillite de cette société qui a suscité l’adhésion massive des Gabonais ?

Au bout d’un an, un phénomène s’est produit : les fondateurs de la société ont commencé à m’imposer leur façon de voir les choses. Ils ont mis en place une branche de commerce international sous la gouvernance de M. Kougoula Ignace et Ngueso, et ont ouvert un compte de trading forex au Nigéria, toujours sous leur contrôle. C’est ainsi que mon calvaire a commencé. Il fallait assurer les salaires des travailleurs et garantir le remboursement des clients à temps. Dieu merci, j’y suis parvenu avec succès. 

Le véritable problème est apparu quand, chaque samedi, il fallait remettre d’importantes sommes en cash aux représentants de ces individus. À la fin de chaque week-end, ils venaient prendre entre 50 et 100 millions de francs CFA pour soutenir le commerce à l’international. Pire encore, l’argent des comptes devait être transféré au Nigéria, prétendument pour être investi dans le forex trading. Ils avaient infiltré l’entreprise avec des employés chargés de leur rendre compte, indépendamment des rapports que je leur présentais. J’étais prisonnier d’un système qui m’obligeait à fournir des résultats pour satisfaire leurs attentes. La situation était devenue invivable.

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À quel moment avez-vous tenté de reprendre le contrôle ? 

Un jour, j’ai exigé la digitalisation complète de l’entreprise pour garantir la fiabilité des rapports transmis à mon bureau en fin de journée. Cette proposition a fortement déplu aux représentants de l’ancien Directeur de Cabinet de la Présidence de la République. Malgré leur opposition, j’ai imposé la mise en place du projet, menaçant de démissionner si cela n’était pas fait. Un matin, j’ai été convoqué au tribunal de Libreville, accusé d’escroquerie aggravée, de blanchiment d’argent et de détournement des capitaux des clients. Grande fut ma surprise en réalisant que tout était mis en œuvre pour me faire porter le chapeau dans cette faillite. Placé en liberté provisoire, j’ai été interdit de quitter le pays.

Après votre libération, que s’est-il passé ?

Malgré les enquêtes et les bons résultats que j’obtenais à la tête de la société, la confiance des clients restait intacte. Dieu ne dormant pas, j’ai prouvé mon innocence grâce à un certificat d’ordonnance de non-lieu délivré par le premier cabinet de Libreville, document que je vous ai présenté pour authentification. Depuis plus de 10 ans, je ne cesse de clamer mon innocence.

 Le CAPPE accuse Orabank, Ecobank et UBA d’avoir fermé les yeux sur les flux suspects. Que dites-vous par rapport à cette assertion ?

Le CAPPE est parfaitement dans son droit de porter plainte. J’ai même envoyé mon ordonnance de non-lieu à son président, M. Mve MBA, qui a confirmé mes propos lorsqu’il a cité nommément l’ancien régime. Il a raison : tout était orchestré pour broyer les capitaux des sociétés écrans qu’ils créaient, en utilisant des Gabonais comme instruments juridiques pour, au final, rejeter la faute sur les plus faibles.

Vos biens saisis, votre exil en France : craignez-vous pour votre sécurité ?

Quand le scandale BR-SARL a éclaté, il faut préciser que j’étais en France pour me faire soigner, après avoir été blanchi lors d’une instruction judiciaire. Face à la colère des clients et à l’ampleur du scandale, les responsables ont catégoriquement refusé de relancer l’entreprise. Leur seul moyen d’échapper aux conséquences fut d’opter pour la méthode du bouc émissaire. Ainsi, ils ont saisi tous mes biens, véhicules et entreprises personnelles sous prétexte de trouver des fonds pour rembourser les clients, alors qu’eux-mêmes avaient plongé la société dans cette faillite. Ils ont déclaré la faillite et nommé, par le biais du tribunal de Libreville, un chargé de liquidation. Un compte équestre a été ouvert au Trésor du tribunal, conformément à la loi.

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Aujourd’hui, la Transition et/ou la Cinquième République rouvre le dossier. Espérez-vous un blanchiment… ou redoutez-vous un nouveau procès ? 

Sachez que la loi n’est pas rétroactive. Je ne peux pas avoir souffert pendant 10 ans, être sorti du Gabon avec une ordonnance de non-lieu, et accepter encore une autre humiliation. Dieu est juste, chers compatriotes. Ce n’est pas parce que je suis seul, sans soutien ni ressources, que l’on doit profiter de mon statut de nécessiteux et de chômeur pour m’accabler davantage. J’appelle humblement les autorités de mon pays à reconnaître que la véritable victime dans cette affaire, c’est moi. J’ai tout perdu : famille, amis, et relations.

Des familles ont tout perdu. Certains vous traitent en escroc, d’autres en bouc émissaire. Que leur répondez-vous concrètement ? 

Je l’ai déjà dit : je suis innocent, je suis le bouc émissaire. Certains accusés refusent d’admettre leurs fautes, mais ce n’est pas mon cas. J’ai obtenu en 2015 une ordonnance de non-lieu. C’est une preuve irréfutable, voilà tout. J’ai rempli ma part du contrat avec ces individus ; c’est à eux de venir rembourser cette dette de BR-SARL. Par ailleurs, il faut rappeler aux Gabonais qu’il est impossible à un citoyen lambda de quitter le pays avec des milliards de francs CFA en direction de la France. C’est irréalisable, croyez-moi.

Si vous aviez l’opportunité de vous adresser directement au Président de la République, quel message lui transmettriez-vous ?

En 2016, j’ai soutenu la candidature de l’opposition, mais partout où je me rendais dans la diaspora, j’étais repoussé et rejeté, ce qui m’a fermé toutes les portes. Pour répondre à votre question, si j’étais face au nouveau Président de la République, je lui dirais : 

« Monsieur le Président, je suis votre soutien numéro un. Un oliguiste et non un kounabeliste. C’est moi qui ai créé le concept oliguiste, une idéologie politique visant à renverser un système tyrannique sans effusion de sang, à favoriser le développement du citoyen et de l’État de droit, à placer l’humanisme au cœur des cercles du pouvoir. Cette idéologie repose sur la foi en Dieu, le patriotisme, le pragmatisme politique, la discrétion, la fidélité et la loyauté envers le Président Brice Clotaire Oligui Nguema. » 

Enfin, je lui demanderais : « Donnez-moi ma chance de vous prouver que je suis un travailleur efficace hors pair. »

Un fait crucial que nous n’avons pas abordé ?

Je voudrais encore supplier le Président de la République, Chef de l’État et du Gouvernement, de mettre à ma disposition les moyens juridiques et financiers nécessaires pour créer un comité de restauration et de relance de cette microfinance. Mon objectif est d’établir un programme de cinq ans pour rembourser, à titre social et humanitaire, les anciens clients, et restructurer cette microfinance sous l’égide de sa politique efficace.

REDACTION CQFA

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