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Sénégal : L’Épreuve du Pouvoir ou la Fin du Mythe Fusionne

Entre arbitrage institutionnel, émancipation présidentielle et urgences économiques, le paysage politique sénégalais traverse une zone de turbulences inédite. Le récent veto du Conseil constitutionnel, vécu comme un véritable « carton rouge tactique » pour la majorité, a mis en lumière les premières lignes de faille au sommet de l’État. Rupture définitive ou simple recalibrage des rôles entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ?
​Dans cette interview exclusive accordée à Monsieur Ali Saleh, journaliste et analyste politique livre une analyse chirurgicale et sans complaisance de la situation.
Du virage managérial d’un président qui s’affranchit de l’ombre de son parti, à la retraite stratégique d’un Sonko en embuscade politique, découvrez un décryptage lucide des rapports de force actuels, face à une opinion publique fatiguée des querelles de procédure et confrontée à la dure réalité de la cherté de la vie.

Décryptage:

Question 1 : Monsieur Ali Saleh, le Conseil constitutionnel vient de siffler une fin de non-recevoir majeure contre la révision constitutionnelle. En tant qu’observateur des grands arbitrages, comment analysez-vous cette décision des « Sept Sages » ? Est-ce un simple fait de jeu ou un carton rouge tactique pour la majorité ?

Cette décision du Conseil constitutionnel ne peut pas être réduite à un simple fait de jeu. Elle s’apparente à un carton rouge tactique et institutionnel majeur pour la majorité. En opposant une fin de non-recevoir à ce projet de révision, les « Sept Sages » ont choisi de tracer une ligne rouge infranchissable, rappelant la primauté absolue des procédures et des principes constitutionnels sur les opportunités politiques du moment.
Pour la majorité, cette décision représente un revers cinglant. Le pouvoir en place espérait utiliser la révision constitutionnelle comme un levier pour ajuster les règles du jeu à son avantage ou débloquer une situation politique complexe. En subissant ce refus, la majorité voit sa stratégie immédiate totalement neutralisée. Le Conseil constitutionnel démontre ainsi qu’il refuse d’être le bras armé ou le validateur passif des calculs législatifs de la branche exécutive ou d’une majorité parlementaire de circonstance.
Sur le plan juridique, cette fin de non-recevoir réaffirme que la Constitution n’est pas un texte ordinaire que l’on peut modifier au gré des rapports de force politiques. Les Sept Sages se positionnent en véritables gardiens du temple. En rejetant la proposition, ils ont rappelé que la procédure législative et le respect des formes constitutionnelles priment sur toute volonté politique, même majoritaire. L’institution réaffirme que l’Assemblée nationale ne peut pas modifier la Constitution en violant les règles préétablies ou en touchant aux clauses. Donc, ce verdict démontre la volonté du Conseil de s’ériger en rempart contre les stratégies de contournement institutionnel.

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Question 2 : Le président Bassirou Diomaye Faye a lui-même saisi la VAR — en l’occurrence le Conseil constitutionnel — contre un projet porté par Ousmane Sonko. On est loin de l’époque où ils jouaient une passe à dix. Assiste-t-on, selon vous, à la fin du fameux duo « Diomaye moy Sonko » au profit d’un duel pour le leadership ?

L’analyse des faits montre qu’il s’agit moins d’une rupture définitive du duo que d’une institutionnalisation de leurs rapports et d’un recadrage des rôles au sommet de l’État. Bien que cette saisine du Conseil constitutionnel par le président Bassirou Diomaye Faye contre un projet défendu par le président de l’Assemblée, Ousmane Sonko marque une rupture nette avec l’image passée d’un bloc fusionnel « Diomaye moy Sonko », plusieurs dynamiques permettent d’interpréter cette situation.
En devenant président de la République, Bassirou Diomaye Faye est devenu constitutionnellement le « gardien de la Constitution » et des institutions. Son rôle lui impose d’arbitrer et de sécuriser juridiquement les réformes, quitte à contredire la ligne politique brute de son ancien Premier ministre ou de son parti. Alors que le rôle de Sonko en tant que chef de parti (PASTEF), conserve une posture plus politique, offensive et axée sur la rupture radicale. La friction naît de la confrontation entre le tempo politique (Sonko) et la rigueur légale/institutionnelle (Diomaye).
Donc à mon sens, La formule « Diomaye moy Sonko » était un slogan électoral d’urgence pour contourner l’inéligibilité d’Ousmane Sonko. L’exercice réel du pouvoir exige qu’il n’y ait qu’un seul chef.

Question 3 : Ousmane Sonko a réagi avec un calme très « fair-play », affirmant que cette décision s’impose à tous. Connaissant le tempérament de feu du leader de Pastef, cette posture d’homme d’État est-elle une retraite stratégique ou une préparation mentale pour le prochain round ?

Cette réaction mesurée d’Ousmane Sonko, surprenante au vu de son passif de tribun offensif, combine en réalité une retraite stratégique indispensable et une préparation méthodique pour les prochaines échéances politiques.En s’inclinant publiquement devant la décision du Conseil constitutionnel, l’ancien Premier ministre ne capitule pas : il adapte sa posture à son nouveau statut d’homme d’État.
En acceptant le verdict sans ciller, il se positionne en victime légaliste d’un système constitutionnel rigide. C’est un argument politique puissant qu’il pourra brandir plus tard face aux électeurs du genre : « Nous voulions réformer, les institutions nous en ont empêchés, donnez-nous les moyens de les changer ». Je pense que ce calme annonce très probablement une volonté de déplacer le combat du terrain juridique vers le terrain politique.
A mon avis, si les voies institutionnelles classiques sont bloquées, le recours au référendum ou à une dissolution stratégique de l’Assemblée nationale reste l’arme fatale pour obtenir une majorité écrasante capable de réécrire les règles.

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Question 4 : Le Président a réajusté son gouvernement et s’est émancipe de sa formation politique qui l’aporté au pouvoir. Si vous deviez évaluer son management d’équipe depuis sa prise de fonction, diriez-vous qu’il est en train de réussir son « mercato » politique ?

L’évaluation de ce « mercato » politique montre que le président Bassirou Diomaye Faye réussit un coup de force managérial sur le plan de l’autorité institutionnelle, mais prend un risque politique majeur en fragilisant sa base d’origine. En s’émancipant de sa formation politique pour réajuster son équipe, son style de gestion s’articule autour de forces et de vulnérabilités bien distinctes.
Le chef de l’État s’extirpe définitivement de l’ombre d’Ousmane Sonko et du parti PASTEF. Il rappelle qu’au Sénégal, la légitimité du pouvoir exécutif découle uniquement du président. En s’affranchissant des quotas partisans, il élargit son vivier de recrutement à des profils purement techniques ou à des ralliements stratégiques, privilégiant l’efficacité gouvernementale à la récompense militante.
Et justement, ce réajustement prouve sa capacité à trancher de manière autonome, modifiant les équilibres internes au moment où la gestion des affaires de l’État exigeait moins de rhétorique et plus de résultats concrets.
Le président Faye réussit son émancipation institutionnelle, mais son « mercato » reste un pari à double tranchant. Il gagne en autonomie et en crédibilité managériale ce qu’il perd en ferveur et en sécurité partisane. La réussite finale de cette stratégie dépendra uniquement de la capacité de sa nouvelle équipe à produire des résultats économiques et sociaux rapides pour les Sénégalais.

Question 5 : Les Sénégalais attendent surtout des résultats sur le terrain économique, le pouvoir d’achat et la redevabilité. Est-ce que ces querelles tactiques au sommet de l’État ne risquent pas de lasser les supporters du « Projet » qui réclament des buts concrets plutôt que des débats de procédure ?

Le risque de lassitude et de déconnexion avec la base électorale est extrêmement élevé, car l’opinion publique sénégalaise est confrontée à des urgences économiques immédiates qui s’accommodent mal des subtilités juridiques ou des calculs de positionnement.
Pour les supporters du « Projet », l’attente se concentre sur des arbitrages concrets, et les querelles de procédure au sommet de l’État font peser trois menaces majeures sur la dynamique du régime :
D’abord l’impatience face au coût de la vie : Les ménages subissent la réalité quotidienne de l’inflation et de la précarité de l’emploi. Lorsque l’actualité est monopolisée par des saisines du Conseil constitutionnel ou des réajustements de gouvernance, la perception d’un décalage grandit entre les priorités de l’élite dirigeante et la survie économique des citoyens.
Ensuite, le piège de la paralysie institutionnelle : Les débats de procédure et les désaccords internes consomment une énergie politique précieuse. Ce temps consacré aux arbitrages juridiques retarde la mise en œuvre des réformes de fond (fiscalité, souveraineté économique, réorganisation des filières agricoles) indispensables pour générer de la croissance et des emplois.
Et enfin, l’effritement de la promesse de rupture : Le « Projet » a suscité un immense espoir de transformation radicale de la gouvernance. Si les citoyens acquièrent la conviction que les nouvelles autorités retombent dans les travers des anciens régimes (guerres de clans, calculs politiciens, réaménagements techniques), la ferveur populaire risque de se transformer en cynisme ou en contestation sociale.

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Question 6 :
​Pour finir, Monsieur Saleh, si vous deviez faire un pronostic sur l’issue de ce bras de fer institutionnel à l’approche des futures échéances : qui, de Bassirou Diomaye Faye ou d’Ousmane Sonko, détient aujourd’hui la meilleure clé tactique pour remporter la mise ?

En tant journaliste d’investigation, je ne fais pas de pronostics politiques, mais je peux analyser les forces tactiques objectives dont dispose chacun des deux dirigeants pour faire face à la suite des événements. Le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko détiennent chacun une clé maîtresse radicalement différente. Tout ce que je peux dire c’est que l’issue de cette dynamique dépendra de celle qui s’imposera comme la plus déterminante face aux réalités du pouvoir.
Le président de la République détient la clé du pouvoir légal d’arbitrage. C’est lui, et lui seul, qui nomme aux fonctions civiles et militaires, signe les décrets et dispose du pouvoir de dissoudre des institutions ou de réajuster le gouvernement.
Alors que Ousmane Sonko détient la clé de l’ancrage politique et de la ferveur militante. Il reste le leader historique et l’incarnation idéologique du parti PASTEF. Sa capacité de mobilisation populaire et son influence sur la jeunesse sénégalaise demeurent intactes.
En adoptant une posture d’homme d’État « fair-play », il préserve son capital politique. Si les réformes économiques tardent, il conserve la capacité de rejeter la faute sur les blocages du système ou sur l’inertie des procédures, se positionnant comme le seul capable de mener la rupture radicale attendue par la base.
Je pense que la « meilleure clé tactique » dépend en réalité de la nature du prochain terrain d’affrontement. Si la suite du mandat se joue sur la stabilité des institutions, la gestion de l’État et les résultats économiques globaux, c’est le président Bassirou Diomaye Faye qui détient les leviers les plus solides. Si la situation débouche sur une crise de représentativité ou une confrontation électorale majeure où la mobilisation populaire devient le facteur décisif, Ousmane Sonko conserve l’avantage du terrain.

Propos recueillis par Amadou Tidiane DIA

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