CIPEV – AGASA : Dr SALIOU NIASSY, « le Gabon peut devenir un pôle d’excellence phytosanitaire en Afrique »

Mutualisation des laboratoires, surveillance numérique, ePhyto et fonds continental : les leviers proposés pour mieux protéger les cultures et sécuriser le commerce africain.
Organisé à Libreville du 4 au 7 août 2026, l’Atelier régional de la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) pour l’Afrique intervient au moment où le Programme phytosanitaire africain (APP) entre dans sa troisième phase et s’étend à 38 pays, dont le Gabon. Entomologiste, représentant résident de l’Union africaine au Cameroun et coordonnateur du Conseil phytosanitaire interafricain, le Dr Saliou Niassy explique pourquoi la santé des végétaux conditionne à la fois la sécurité alimentaire, la compétitivité des exportations et la réussite de la ZLECAf. Il plaide pour la mutualisation des capacités, la généralisation du certificat électronique ePhyto et la création d’un fonds continental dédié.
Propos recueillis à Libreville par MBADINGA
Je suis Saliou Niassy, entomologiste de formation, représentant résident de l’Union africaine au Cameroun et coordonnateur du Conseil phytosanitaire interafricain de l’Union africaine. Ce Conseil est un bureau technique de l’organisation, basé à Yaoundé, dont le mandat couvre l’ensemble des pays africains.
Quelle portée politique l’Union africaine donne-t-elle à l’atelier de Libreville et quel résultat concret permettrait de dire qu’il ne s’agit pas simplement d’une réunion supplémentaire ?
L’Union africaine place l’agriculture au cœur de sa politique de développement. Dans nombre de pays africains, ce secteur fait vivre directement entre 60 et 80 % de la population. Sans une agriculture forte, il ne peut donc pas y avoir de développement économique durable. L’atelier de Libreville réunit une part importante des pays du continent, aux côtés de partenaires techniques comme la FAO et le Secrétariat de la CIPV, pour examiner les enjeux liés à la santé des végétaux. Les pays africains importent et exportent de nombreux produits agricoles, qui doivent être conformes aux normes internationales. Il s’agit d’examiner les normes en vigueur, celles qui sont en cours d’élaboration et celles qui se préparent, afin de bâtir une position commune. Le résultat concret attendu est précisément cette convergence africaine, qui doit permettre à nos pays de commercer entre eux et avec le reste du monde dans de meilleures conditions.
Comment le Conseil phytosanitaire interafricain peut-il aider les États à construire une position africaine commune, afin que les réalités agricoles, climatiques et commerciales du continent influencent réellement les normes phytosanitaires internationales ?
Nous sommes un organe technique de l’Union africaine, rattaché au Département de l’agriculture, du développement rural, de l’économie bleue et de l’environnement durable. Nous sommes chargés de la protection des végétaux et nous coordonnons l’action des organisations nationales de protection des végétaux. Notre rôle comporte deux dimensions. La première est politique : tous les pays concernés sont membres de l’Union africaine et partagent la nécessité de coordonner leurs actions. La seconde est technique : nous orientons les discussions, rapprochons les positions nationales et aidons les États à converger vers une ligne commune. C’est ainsi que l’Afrique peut parler d’une seule voix et peser davantage dans l’élaboration des normes internationales.
Quel diagnostic portez-vous sur les systèmes phytosanitaires africains ? Parmi la surveillance, les laboratoires, les contrôles aux frontières, la formation, la législation et le financement, quelles sont les trois priorités à traiter immédiatement ?
Nous avons réalisé un état des lieux de la situation phytosanitaire sur le continent. Dans l’ensemble, les pays disposent au moins d’un service de protection des végétaux et de personnels formés. Mais il existe de fortes disparités en matière de compétences, de laboratoires, d’équipements et de ressources. Trois urgences se dégagent. La première consiste à renforcer et à harmoniser la formation des agents. La deuxième est de consolider les capacités de diagnostic, notamment les laboratoires. La troisième est de sécuriser les ressources et d’organiser leur mutualisation. Certains pays disposent déjà de laboratoires très avancés, qui peuvent devenir des centres d’excellence pour la formation et le diagnostic au bénéfice des autres États. De même, l’expertise disponible dans un pays doit pouvoir servir à toute une région. Notre mandat est de faire en sorte que tous les pays puissent prévenir les ravageurs, accéder aux innovations et demeurer compétitifs sur la scène internationale.
La troisième phase du Programme phytosanitaire africain porte désormais le dispositif à 38 pays, dont le Gabon. Au-delà des formations et des outils numériques, quels résultats mesurables attendez-vous de ces pays dans les douze prochains mois ?
Le Programme phytosanitaire africain s’inscrit dans la Stratégie phytosanitaire pour l’Afrique, conçue sur quinze ans. Il vise à donner aux pays les moyens de surveiller les ravageurs et les maladies des plantes grâce à la formation, aux tablettes, aux outils géospatiaux et à des protocoles communs. Nous sommes passés d’une phase pilote à 11 pays, puis à 20, et aujourd’hui à 38. Notre ambition reste de couvrir les 54 pays africains. Dans les douze prochains mois, nous devons pouvoir constater que les équipes nationales formées utilisent effectivement ces outils, réalisent des prospections coordonnées, produisent des données géoréférencées de qualité et élaborent des cartes de risques et des cartes prévisionnelles. L’objectif est de détecter plus tôt les menaces et d’intervenir avant qu’elles ne compromettent les récoltes.
Avec la montée en puissance de la ZLECAf, comment faciliter la circulation des produits agricoles sans favoriser celle des ravageurs ? La généralisation du certificat électronique ePhyto peut-elle devenir un véritable passeport pour le commerce intra-africain ?
Oui, le certificat électronique peut jouer ce rôle. Pendant longtemps, nos efforts ont surtout été orientés vers l’exportation vers l’Europe, l’Asie ou les États-Unis. Mais les crises et les tensions sur les marchés mondiaux montrent que les pays africains doivent également commercer davantage entre eux. Pour y parvenir, il faut harmoniser les procédures, mettre en place des programmes phytosanitaires communs et former les agents selon des référentiels comparables. Cette harmonisation favorisera la reconnaissance mutuelle entre les États. Des inspecteurs phytosanitaires bien formés dans les aéroports, les ports et aux frontières terrestres pourront détecter les plantes malades ou les semences dépourvues de certificat et empêcher leur circulation. L’ePhyto apporte en plus de la rapidité, réduit les risques de falsification et améliore la traçabilité, à moindre coût. Le Gabon et plusieurs pays de la sous-région accomplissent déjà un travail important dans ce domaine.
En accueillant cet atelier et en rejoignant le Programme phytosanitaire africain, quel rôle concret le Gabon peut-il jouer après Libreville ? Peut-il devenir un pôle de diagnostic, de formation et d’alerte phytosanitaire pour l’Afrique centrale ?
Cet atelier a révélé de réelles potentialités au Gabon, notamment à travers l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire, les moyens dont elle dispose et son déploiement sur le territoire. Le Gabon peut effectivement devenir un pôle d’excellence sur les questions phytosanitaires, à l’instar de pays comme le Cameroun, le Kenya, l’Afrique du Sud ou l’Égypte, qui disposent de capacités reconnues. Le Gabon est historiquement un grand exportateur de bois, mais il importe également beaucoup de produits agricoles des pays voisins. Il a donc tout intérêt à renforcer ses capacités de contrôle, de diagnostic et d’alerte. Le dispositif présenté par l’AGASA, la disponibilité du ministre de l’Agriculture et l’engagement des autorités gabonaises, sous l’impulsion du président Brice Clotaire Oligui Nguema, sont des signaux encourageants. Nous espérons désormais un véritable essor du système phytosanitaire national.
Si vous pouviez obtenir une seule décision immédiate des dirigeants africains en faveur de la santé des végétaux, laquelle serait-elle ?
La décision la plus cruciale concerne les ressources. Les États africains doivent accorder une place plus importante à la protection des végétaux, et pas seulement à l’agriculture prise dans son ensemble. La protection des végétaux est un maillon essentiel, mais encore insuffisamment financé. Cette faiblesse pèse sur nos exportations et empêche l’Afrique d’être aussi compétitive qu’elle pourrait l’être. Je plaide donc pour la création d’un fonds commun, à l’échelle continentale, consacré aux affaires phytosanitaires.
De Kinshasa en 2024 à Libreville en 2026, en passant par Brazzaville en 2025, que traduit cette séquence d’ateliers organisés en Afrique centrale ?
Ces trois éditions consécutives montrent l’importance prise par l’Afrique centrale dans la dynamique phytosanitaire continentale. Après la République démocratique du Congo en 2024, la République du Congo en 2025 et le Gabon en 2026, l’atelier devrait se déplacer vers une autre région, probablement l’Afrique de l’Est ou l’Afrique australe. Libreville constitue néanmoins un tournant : le Gabon rejoint le Programme phytosanitaire africain et plusieurs décisions importantes doivent y être consolidées, notamment sur le financement et l’intégration durable de l’AGASA dans le réseau continental.
Quel mot souhaitez-vous adresser, pour conclure, aux Gabonais ?
C’est un immense plaisir d’être au Gabon. J’ai beaucoup d’affection pour ce pays : j’ai étudié avec des Gabonais, j’ai des collègues gabonais et mon prédécesseur à l’Union africaine était lui-même gabonais. Je connaissais la réputation de l’hospitalité gabonaise ; aujourd’hui, je la vis pleinement. Je remercie sincèrement les autorités et nos amis gabonais pour leur accueil.



