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« Le raphia devient du diamant « (Chouchou Lazare)

Dans cet entretien rare, le styliste revient sur son parcours, ses inspirations, ses combats et sa vision de la mode gabonaise. Un échange sans filtre avec l’un des créateurs les plus influents du pays.

Propos recueillis par Roger BIÈRE

De nombreux Gabonais connaissent le styliste Chouchou Lazare sans vraiment savoir qui vous êtes. Pouvezvous nous dire qui est réellement Chouchou Lazare ?

Chouchou Lazare est un Gabonais, un Africain, titulaire d’une licence en marketing. J’ai toujours voulu faire de la mode, initié par ma mère. Je dessinais très bien. J’ai eu la chance de travailler avec plusieurs grandes figures, notamment des pionniers comme Gisèle Gomez, ainsi qu’Alphadi. Je suis autodidacte. Certes, j’ai eu des contacts avec des professeurs de mode lors de mon stage dans les ateliers d’Alphadi, mais je reste un autodidacte. Je suis styliste, modéliste, président de l’association Ucreate, et également promoteur du « Fashion Show Chou Awards ». Nous en sommes, je crois, à notre seizième édition. Nous sommes là depuis plus de vingt ans déjà. Notre première édition a eu lieu en 2003, juste après mon prix obtenu à Saint‑Étienne en 2002. Il y aurait tant de choses à dire, mais nous pouvons nous arrêter là pour l’instant.

Au Gabon, vous êtes considéré comme l’un des pionniers de la création vestimentaire. Quand vous avez débuté, existaitil déjà une scène structurée à Libreville ?

Il faut dire que la mode au Gabon a été reconnue comme telle, même si je ne suis pas tout à fait d’accord, car nous nous sommes toujours habillés en Afrique. Elle a été officiellement reconnue dans les années 1970 avec le styliste Pierre Kassa, un jeune homme qui s’était fait remarquer par Yves Saint Laurent. C’est à partir de ce moment‑là qu’on a commencé à parler de mode au Gabon, même si avant il y avait des dames qu’on appelait les couturières. Après lui sont venus d’autres noms comme Léa, Olga’o. À mon arrivée, j’ai trouvé Olga’o sur la scène. J’étais jeune, au collège Bessieux. J’ai débuté la mode à l’âge de 9 ans. J’ai fait ma première sortie en classe de première. J’étais très content à l’époque, les médias ont parlé de moi, je suis devenu une petite star du lycée, tout le monde me connaissait dans la cour. C’est dans cet élan que j’ai fait mes premiers pas. À partir de là, j’ai rencontré Gisèle Gomez et d’autres stylistes venus de l’étranger. Aujourd’hui, je fais partie des anciens de la scène qui continuent. À l’époque, j’étais bien trop jeune pour me comparer à Madame Olga’o, je ne peux donc pas dire qu’elle était ma sœur d’armes.

À seulement 9 ans, vous étiez déjà derrière la machine à coudre de votre maman. Quand vous repensez à cette époque, étaitce un jeu, une nécessité, ou aviezvous déjà une révélation ?

Au départ, je ne savais pas que j’allais en faire mon métier. Je considérais cela comme un métier de femme. Je voyais ma maman le faire. C’est en classe de première que j’ai découvert qu’il existait des Alphadi, des Yves Saint Laurent. J’étais vraiment ignorant. C’était une passion, mais je voulais la vivre en secret. Je me voyais plutôt devenir steward, car j’aimais les voyages. Je souhaitais un métier où je ne serais pas enfermé dans un bureau, où je pourrais décider de mes horaires, voyager et rencontrer d’autres personnes.

Votre mère a joué un rôle de muse. Vous la décrivez souvent comme une reine. Lorsque vous préparez un défilé aujourd’hui, cherchezvous à habiller des silhouettes ou à révéler cette reine qui sommeille en chaque femme ?

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Oui, il faut dire que ma mère est toujours présente. Elle avait une silhouette magnifique. Quand nous sommes revenus de Paris — elle vivait en France avec mon père — elle est partie à Mouila où elle travaillait comme assistante sociale. Tout le monde la prenait pour une Sénégalaise : élancée, peau noire foncée, elle aimait porter de grandes robes, des pantalons, et des tresses qui formaient comme une couronne sur sa tête. En grandissant, elle a endossé les rôles de père et de mère. C’est cette image que j’essaie de représenter à travers mes créations : une femme forte, une reine capable de se battre contre une armée entière. Ma mère était une femme qui imposait le respect, et c’est l’image que je voudrais que la femme renvoie en portant mes créations.

Vous êtes autodidacte. Avec le recul, pensezvous que l’absence de formation académique traditionnelle vous a permis de développer une liberté créative que n’ont pas les stylistes issus des grandes écoles ?

Je pense que oui. Même si, entre nous, j’aurais aimé faire de grandes études de mode, car il y a des choses qu’on apprend difficilement tout seul. Mais d’un autre côté, quand je regarde les stylistes formés dans les grandes écoles, j’ai l’impression qu’ils sont limités. L’école cherche parfois à brider la liberté de création. Vous savez, j’utilise des couleurs qu’à l’école on dit incompatibles, et pourtant je les associe en veillant à l’harmonie. Mais attention, l’école reste très importante.

En 2002, vous remportez le premier prix à la Biennale internationale du design de SaintÉtienne. Présenter du raphia gabonais en France étaitce un acte militant ou simplement l’envie de montrer que ce textile méritait d’être exposé ?

Au début, j’étais jeune et je n’avais pas encore trouvé ma voie. C’était simplement pour montrer que la culture africaine pouvait être portée par tout le monde. Dans cette collection, il y avait du raphia, mais aussi d’autres matières. Ce n’était pas une collection 100 % raphia. Je voulais vraiment montrer que les vêtements africains pouvaient être portés par tous, et je pense que c’est cet aspect qui a séduit le jury et m’a valu ce prix. Tout le monde se reconnaissait dans mes vêtements. Franchement, je ne pensais pas gagner, car je n’avais pas fait d’études de mode et ici au Gabon nous n’avons pas beaucoup de tissus comparés à d’autres pays. J’y allais dans une optique d’apprentissage et de découverte. Mais dès notre premier défilé, en voyant ce que les autres présentaient, je me suis dit que c’était possible.

Vous avez récemment présenté vos créations au président Brice Clotaire Oligui Nguema ainsi qu’à son homologue français Emmanuel Macron. Certains confrères ont rapporté qu’en voyant leur réaction, vous aviez eu l’impression que le raphia devenait du diamant. Pouvezvous nous décrire ce moment précis ?

Ce fut un moment extraordinaire. Je suis quelqu’un de naturel : les choses qui arrivent doivent arriver. Je n’attendais rien de matériel de cette rencontre. Mais sur le plan spirituel, j’ai senti que quelque chose avait changé. La façon dont le président français regardait mes vêtements, la délicatesse avec laquelle il les touchait, m’a vraiment redonné de l’élan. Aujourd’hui, j’ai envie de créer de nouvelles choses, ils m’ont donné de l’énergie. C’était plus que de la reconnaissance.

Vous venez de recevoir un Achievement Award à Paris aux côtés d’Oscar Ozimo. Vivezvous cette récompense comme une victoire collective pour l’Association des stylistes et créateurs gabonais que vous présidez ?

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Oui, c’est une victoire collective. J’ai toujours été quelqu’un de généreux, qui aime partager. Si la mode est reconnue aujourd’hui, c’est parce qu’à mon retour de Saint‑Étienne en 2002, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je travaille seul. Quand j’ai lancé le Fashion Show Chou, j’ai tenu à inviter d’autres stylistes. Ainsi, cette lumière a profité à d’autres. De même, ce prix que je viens de recevoir — qui récompense une carrière, ce n’était pas un concours, il est important de le souligner — doit éclairer d’autres créateurs. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes travaillent et veulent travailler le raphia. Donc oui, si ces récompenses peuvent attirer l’attention des autorités, tout le monde en profitera. Comme le disait le président Omar Bongo : « Quand un Gabonais va à la chasse, ce sont tous les Gabonais qui mangent. »

Le débat est récurrent en Afrique : le prêtàporter peutil un jour supplanter la haute couture ?

Je pense que non. Tout simplement parce que le prêt‑à‑porter est certes plus abordable, mais la population, pour les grandes cérémonies, les mariages, se tournera toujours vers la haute couture pour obtenir une pièce unique. Je trouve même que la haute couture africaine est de plus en plus en vogue. La multiplicité des copies fabriquées en Asie pousse les gens à revenir vers les stylistes pour avoir une pièce exclusive et ne pas passer inaperçu. De plus, la haute couture permet d’avoir un vêtement adapté à ses propres mensurations.

Face à l’évolution du secteur et à l’urgence économique, comment trouvezvous l’équilibre entre la pièce unique et une création plus accessible ?

Je pense que tous les créateurs, tous les stylistes, devraient aussi se lancer dans le prêt‑à‑porter. De mon côté, j’ai développé une marque de prêt‑à‑porter avec une associée, intitulée Eben Héritage by Chouchou Lazare. Nous avons une boutique à l’hôtel Hibiscus de Louis. Le but est de proposer des vêtements abordables, faciles à porter. Malheureusement, comme ce sont des vêtements fabriqués en série et que nous n’avons pas d’usine de montage ici, je fais faire l’assemblage ailleurs. Mais les dessins sont conçus au Gabon, et les matières aussi. Je pense vraiment que pour nos finances et pour pouvoir continuer à produire, nous devons apprendre à développer le prêt‑à‑porter.

Quel regard portezvous sur la gouvernance du secteur créatif au Gabon aujourd’hui ?

La gouvernance dans le secteur de la mode… Je pense que nos dirigeants n’ont pas encore compris l’importance de la mode. Il n’y a qu’à regarder les budgets alloués au football et aux autres secteurs de la culture. Or, la culture est ce qui fait l’être humain. Aujourd’hui, nous sommes conscients que l’histoire d’un pays, sa culture, façonne l’homme. Il va falloir investir dans le secteur culturel. J’espère qu’avec la Ve République en marche et le nouveau ministre, les choses vont s’arranger.

Le ministère du Tourisme qualifie le raphia de “richesse naturelle à préserver”. N’accompagnetil pas les créateurs dans le développement de cette ressource ?

J’espère que cela va se faire maintenant avec le nouveau ministre du Tourisme. Il faut rappeler que lors de mon récent voyage à Paris, le ministère du Tourisme nous a soutenus, ainsi que le ministère de la Culture. Aujourd’hui, nous collaborons avec la Chambre des métiers pour faire évoluer les choses. Nous sommes au début d’une collaboration que j’espère fructueuse, qui apportera beaucoup à la mode et à la culture en général.

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En tant que président de l’Association des stylistes et créateurs gabonais, quelles sont selon vous les priorités pour structurer durablement le secteur ?

La priorité est de soutenir les créateurs. Mais comme on ne peut pas les soutenir individuellement, il faudrait déjà commencer par soutenir les événements qui les mettent en lumière. Pour cela, nous n’avons pas besoin de milliards. Il suffirait d’identifier quelques événements sérieux et réguliers, et de s’inspirer peut‑être du modèle qu’on avait avec Miss Gabon. Pourquoi soutenir des événements venus de l’extérieur et pas ceux qui sont locaux ? On devrait commencer par soutenir ce qui se fait sur le plan national. Même un budget modeste pourrait faire avancer les choses et témoigner de la volonté des autorités de développer le secteur.

Dans le concert des nations, peuton aujourd’hui parler d’un style gabonais ? Quels sont les codes qui permettent de l’identifier ?

Oui, on peut parler d’un style gabonais. Je prendrais l’exemple du pagne corrouet, même s’il est porté aussi au Congo. Mais quand on regarde l’histoire, les vêtements traditionnels que l’on trouve au Gabon ne sont pas très différents de ceux du Congo, car nous partageons une culture vestimentaire commune en Afrique centrale. Et je pense que c’est dans cette optique que l’État a lancé ce concours. Je suis donc favorable à la confection d’une tenue traditionnelle officielle, car je me sens concerné. Si je me rangeais derrière ceux qui pensent qu’il faudrait confier ce travail à un groupe restreint de créateurs, je serais taxé d’égoïsme, car il y a aussi des jeunes à côté qui ont des idées et des choses à montrer. Je suis donc pour l’inclusivité : le concours donne la possibilité à tout le monde de présenter quelque chose. Maintenant, j’ai une crainte : aurons‑nous les bonnes personnes pour juger le vêtement qui représentera le mieux l’identité gabonaise ? Le but est que ce vêtement soit reproduit et porté. Il doit être facile à réaliser, pas compliqué, abordable et simple à enfiler.

Quel est le rêve ultime de Chouchou Lazare pour la création gabonaise ?

Les rêves sont nombreux, mais je n’en citerai qu’un, car on n’a qu’une seule vie et on ne peut pas mener plusieurs combats à la fois. Je suis dans la mode depuis des années, et je souhaiterais créer un musée qui conserve le vêtement du pays, l’histoire du pays. Je trouve essentiel que ceux qui viendront après nous puissent visiter un musée retraçant l’évolution de la mode gabonaise, les textiles utilisés, etc. Les Occidentaux ont compris cela depuis longtemps. Aujourd’hui, nous voulons le rapatriement de nos objets ancestraux, mais que faisons‑nous de ce qui est déjà présent sur place ?

Pour terminer, y atil un sujet que vous souhaiteriez aborder aujourd’hui, une cause qui vous tient particulièrement à cœur ?

Je pense que nous avons parlé d’un peu de tout. Cependant, une cause me tient particulièrement à cœur. Nous avons évoqué la formation : je souhaiterais que l’on ouvre un département Mode à l’université Omar Bongo. Je ne demande pas la construction d’un bâtiment, puisque nous avons déjà l’existant. Je demande simplement l’ouverture d’un département Mode au sein de l’université Omar Bongo, un peu comme cela a été fait pour l’agronomie. Pendant longtemps, nous avons méprisé la mode dans notre pays, alors qu’ailleurs, pour accéder à une école de mode, il faut avoir le baccalauréat. Je souhaiterais vraiment que l’on donne à ce secteur l’importance qu’il mérite en le professionnalisant.

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