
Sur le sable de Ngor, à Dakar, une étrange équipe médicale prend place chaque matin avant l’aube. Pas de blouse blanche, pas de stéthoscope, mais des hommes et des femmes qui ont passé leur vie à sauver : anciens sapeurs-pompiers, maîtres-nageurs, médecins et infirmiers retraités. Leur cabinet ? L’océan Atlantique. Leurs patients ? Des survivants d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) venus chercher dans l’eau une rééducation motrice gratuite et humaine.
Alors que la brise marine fouette encore la côte, une centaine de personnes sont déjà là, en maillot armés de gilets de sauvetage et de frites en mousse. Plusieurs anciens sapeurs-pompiers, médecins, infirmiers et maîtres-nageurs retraités se sont donnés pour mission d’aider les survivants d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) à retrouver de la mobilité grâce à des séances d’aquagym gratuites. Une initiative de solidarité qui comble un vide dans la prise en charge post-AVC, là où la kinésithérapie reste inabordable pour de nombreuses familles.
« Après 37 ans chez les sapeurs-pompiers, j’ai décidé, à ma retraite, de m’occuper des personnes âgées et des personnes à mobilité réduite », raconte Ndiambé Samb, ancien maître-nageur spécialisé en interventions aquatiques, devenu le coach emblématique de ce qu’on appelle ici l’« école des Dauphins ».
Avec lui , une trentaine de bénévoles, tous anciens professionnels de la mer ou de la santé, encadrent trois groupes distincts, dont un spécifiquement dédié aux survivants d’AVC.
Ils espèrent « Sauver des vies autrement » en accompagnant ces malades . L’eau de mer, expliquent-ils, divise le poids du corps par trois, permettant des mouvements impossibles sur la terre ferme. « Trente minutes dans l’eau, c’est l’équivalent d’une heure et demie de marche », ajoute un moniteur.
Ce dispositif de solidarité répond à une urgence sanitaire trop peu visible. « Les accidents vasculaires cérébraux occupent la plupart de nos lits d’hospitalisation, ils entraînent également la mortalité la plus élevée », alerte le Pr Mbagnick Bakhoum, président de l’Association sénégalaise de soutien aux patients et familles victimes d’AVC (ASP/AVC). Les spécialistes rappellent que l’AVC représente environ un tiers des hospitalisations en neurologie au CHU de Fann et touche jusqu’à 50% de victimes de moins de 50 ans.
Pour les patients, cette initiative est une planche de salut. « Je tombais vite, je ne tombe plus. Je m’essoufflais rapidement, je suis devenu plus endurant », raconte un consultant de la quarantaine, victime d’un AVC il y a trois ans, qui avait passé deux ans à se soigner en France sans amélioration notable avant de découvrir l’aquagym à Ngor. « En trois mois, j’ai commencé à m’en sortir », témoigne un autre, qui a repris la marche après des mois de paralysie partielle.
« 60% de nos élèves sont envoyés ici par leur médecin. D’ailleurs, parmi nos élèves, figurent 15 médecins », souligne Ndiambé Samb. Des neurologues et kinésithérapeutes recommandent officiellement l’aquagym en mer comme complément thérapeutique, notamment pour les troubles de l’équilibre et les déficits moteurs post-AVC.
Mais cette réussite repose presque entièrement sur le bénévolat. « Les dix mille francs que le club demande mensuellement ne comblent pas les dépenses liées au matériel », reconnaît Ndiambé Samb, qui rêve d’une reconnaissance plus formelle de son initiative comme structure de santé publique. « Il faudrait que les pouvoirs publics nous soutiennent, non pas par une aide financière, mais par une reconnaissance et une collaboration plus étroite. C’est une question de santé publique.
Entre plage et hôpital, entre bénévolat et médecine officielle, l’aquagym de Ngor dessine une nouvelle forme de solidarité. « Des centaines de personnes se sont soignées à l’école(club) des Dauphins. Et puis il y a les retrouvailles, les amitiés, les mariages qui se sont célébrés ici. Cela n’a pas de prix », conclut Ndiambé Samb, tandis que les derniers participants quittent la plage, épuisés mais souriants.
Difira PAMOUANDE



