Gabon – Économie Verte : Pro Congo, 24 entreprises pour faire vivre la forêt debout

À Libreville, 24 entreprises gabonaises ont été sélectionnées pour intégrer les parcours d’incubation et d’accélération du programme Pro Congo. Derrière les attestations remises aux lauréats se dessine une ambition plus vaste : démontrer que la protection du Bassin du Congo peut aussi produire des entreprises viables, des emplois ruraux et de nouvelles perspectives d’investissement.
Par Louis-Philippe MBADINGA
Une attestation ne fait pas encore une entreprise. Elle peut néanmoins marquer le début d’une aventure, consacrer une première étape et, surtout, engager celui ou celle qui la reçoit.
À Libreville, au siège de Global Forest Environment Consulting (GFEC), la remise des attestations aux bénéficiaires de la cohorte Gabon 2026 du programme Pro Congo avait précisément cette portée. Pour les 24 entreprises retenues, il ne s’agissait pas seulement de célébrer une sélection, mais d’entrer dans un parcours au terme duquel les idées devront devenir des activités économiques structurées, des produits testés, des clients conquis et, si possible, des emplois créés.
La cérémonie s’est déroulée sous la conduite de Marius Kombila, directeur général de GFEC, en présence des représentants des différentes structures associées au programme. Axelles Indassy-Gnambault Kiki y représentait notamment le Pool national pour la promotion de l’emploi et la Maison de l’auto-entrepreneur. Madlyne Audrey Mikala TSONGA intervenait, pour sa part, au nom de l’association Pivot 4.0.
Au total, 20 entreprises intègrent le programme d’incubation. Quatre autres structures, présentant un niveau de maturité plus avancé, rejoignent directement le parcours d’accélération.
Une économie qui ne tourne pas le dos à la forêt
Le programme Pro Congo part d’une question essentielle pour les pays du Bassin du Congo : comment protéger la forêt lorsque les populations ont aussi besoin de produire, de travailler et de gagner leur vie ?
Pendant longtemps, la protection de l’environnement a surtout été pensée sous l’angle de l’interdiction, de la réglementation ou de la sanctuarisation des espaces. Ces instruments restent indispensables. Mais ils montrent rapidement leurs limites lorsqu’ils ne sont pas accompagnés de solutions économiques crédibles pour les communautés et les entrepreneurs locaux.
Pro Congo tente de rapprocher ces deux impératifs. D’un côté, préserver les forêts, limiter leur dégradation et contribuer aux objectifs climatiques. De l’autre, faire émerger des entreprises capables de créer de la valeur sans épuiser les ressources naturelles sur lesquelles repose leur activité.
Les projets sélectionnés se répartissent entre l’agriculture durable, la foresterie responsable, l’écotourisme et les énergies alternatives. Ils peuvent concerner des cultures pratiquées sans destruction du couvert forestier, la valorisation durable des produits de la forêt, des solutions de cuisson consommant moins de bois ou encore des activités touristiques fondées sur la découverte et la préservation des écosystèmes.
Il ne s’agit donc plus seulement de considérer la forêt comme un espace à protéger ou comme un stock de matières premières. Elle doit également être envisagée comme le socle d’une nouvelle économie, capable de rémunérer l’innovation, le savoir-faire local et la conservation.
« Ces femmes et ces hommes ont choisi de faire de la protection du Bassin du Congo en général, et de la forêt gabonaise en particulier, une opportunité économique », a résumé Marius Kombila dans son discours de lancement.
GAIA, entre agriculture et apiculture biologiques
Parmi les entrepreneures retenues figure Carlita Soungou Dos Santos, porteuse du projet GAIA, consacré à l’agriculture biologique et à l’apiculture biologique.
Son initiative résume une partie de la philosophie du programme. L’apiculture dépend directement de la qualité des écosystèmes, de la diversité végétale et de la préservation des espaces naturels. Elle peut également procurer des revenus sans nécessiter l’abattage des arbres. Associée à une agriculture biologique, elle ouvre la voie à une exploitation plus équilibrée des ressources disponibles.
Pour la porteuse de GAIA, la remise de l’attestation représente à la fois une reconnaissance du travail déjà accompli et une invitation à franchir une nouvelle étape.
« C’est pour moi un grand plaisir d’avoir reçu mon attestation dans le cadre du programme Pro Congo et d’avoir été sélectionnée à l’issue de cette période de formation au pitch avec la SING et le CFEG. C’est une belle aventure que nous allons entamer pour permettre à nos projets d’évoluer davantage. Je tiens à remercier tous les partenaires et les bailleurs de fonds », confie-t-elle.
Son témoignage rappelle que les entrepreneurs sélectionnés ne partent pas tous du même niveau. Certains disposent déjà d’un produit, d’une clientèle ou d’une organisation minimale. D’autres doivent encore préciser leur modèle économique, tester leur offre ou formaliser juridiquement leur activité. C’est cette différence de maturité qui justifie les deux parcours proposés par Pro Congo.
Neuf mois pour affronter l’épreuve du marché
Les 20 entreprises admises en incubation bénéficieront de neuf mois de formation et d’accompagnement. L’objectif n’est pas seulement de multiplier les séances théoriques, mais d’aider chaque porteur de projet à construire une entreprise capable de fonctionner au-delà du programme.
Les participants seront formés aux fondamentaux de l’entreprise, à la gestion financière, à la gouvernance, au développement des produits et services, à la stratégie commerciale et à l’organisation des opérations. Les questions environnementales, sociales et de gouvernance occuperont également une place centrale.
Chaque entreprise devra faire l’objet d’un diagnostic à 360 degrés. Ce travail permettra d’identifier ses forces, ses faiblesses, ses besoins prioritaires et les résultats qu’elle devra atteindre. Des objectifs précis seront ensuite inscrits dans un plan d’action individuel.
Pour sortir de l’incubation, les projets devront avoir dépassé le stade de la simple intention. Les entreprises seront notamment appelées à formaliser leur structure juridique, à mettre en place des règles élémentaires de gouvernance, à tester leur produit ou leur service et à réaliser un projet pilote avec au moins un client payant.
La présence de ce premier client est loin d’être anecdotique. Elle marque la frontière entre une bonne idée et une offre pour laquelle une personne ou une organisation accepte réellement de payer. C’est souvent à ce niveau que se joue la viabilité d’un projet entrepreneurial.
Les entreprises incubées pourront percevoir une subvention de base de 750 dollars, versée en deux tranches. Environ 25 % des participants les plus performants pourront obtenir une prime additionnelle du même montant.
Ces financements restent modestes. Leur fonction est surtout de permettre aux entrepreneurs de tester une solution, de produire un prototype, de conduire une première expérience commerciale ou de répondre à certaines exigences administratives et techniques.
Accélérer pour convaincre les investisseurs
Les quatre entreprises admises en accélération devront affronter un autre défi : passer d’un modèle déjà éprouvé à une activité susceptible d’attirer des partenaires financiers.
Pour ces structures, l’accompagnement portera sur les stratégies de prix et de distribution, l’accès aux marchés, la conformité, la préparation des documents d’investissement et la mise en relation avec des réseaux d’investisseurs.
Des subventions catalytiques pouvant atteindre 5 000 dollars pourront être mobilisées pour financer des prestations spécialisées : audit environnemental et social, conseil juridique, certification carbone, amélioration d’un produit ou préparation technique à l’investissement.
L’ambition est de conduire les entreprises les plus solides vers les mécanismes du Fonds d’équipement des Nations unies. L’accès à ces financements supposera toutefois de démontrer à la fois la rentabilité potentielle du projet, la qualité de sa gouvernance et sa contribution mesurable aux Objectifs de développement durable.
Car le financement de l’économie verte répond désormais à une double exigence. Une entreprise ne peut plus se contenter d’affirmer qu’elle protège l’environnement. Elle doit être capable de mesurer son impact, de rendre compte de ses pratiques et de démontrer qu’elle ne déplace pas les dommages sociaux ou écologiques vers d’autres territoires.
Onze entreprises portées par des femmes
La cohorte Gabon 2026 se distingue aussi par la place occupée par les femmes. Elles portent neuf des vingt entreprises retenues en incubation, soit 45 % de l’effectif. Dans le parcours d’accélération, la parité est parfaite : deux femmes et deux hommes.
Au total, 11 des 24 entreprises sélectionnées sont portées par des femmes.
Cette présence est importante dans des secteurs où les femmes sont fortement engagées dans la production, la transformation et la commercialisation, mais restent souvent moins bien représentées dans l’accès aux financements, à la formation technique et aux réseaux d’investisseurs.
La parité ne constitue toutefois qu’un point de départ. L’enjeu sera de vérifier si cette représentation se traduit effectivement par un accès équitable aux subventions, au mentorat, aux marchés et aux financements plus importants.
L’attestation comme point de départ
Avant de recevoir les premières tranches de subvention, les bénéficiaires devront signer leurs contrats et adhérer au principe « Do No Harm », qui leur impose de ne pas causer de dommages sociaux ou environnementaux significatifs.
Le programme prévoit ensuite des évaluations régulières. Les versements et les accompagnements complémentaires dépendront de la réalisation des objectifs fixés. L’attestation reçue à Libreville n’est donc pas un diplôme de réussite définitive. Elle marque plutôt l’entrée dans une période d’exigence et de mise à l’épreuve.
« Rien ne vous sera donné sans effort, mais rien ne vous sera refusé si vous faites preuve de rigueur », a averti Marius Kombila devant les lauréats.
Financé par l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale, Pro Congo est mis en œuvre par le Programme des Nations unies pour l’environnement et le Fonds d’équipement des Nations unies. Le dispositif intervient au Gabon, au Cameroun, en République du Congo et en République démocratique du Congo. Au Gabon, l’accompagnement de proximité est assuré par le consortium Pivot 4.0/GFEC.
La cohorte devra présenter ses résultats devant un jury élargi, avec un rendez-vous final annoncé pour mars 2027.
D’ici là, la véritable réussite du programme ne se mesurera ni au nombre de formations organisées ni au nombre d’attestations distribuées. Elle se lira dans les entreprises effectivement créées ou consolidées, les clients fidélisés, les emplois générés, les financements obtenus et les hectares de forêt dont la préservation aura été rendue économiquement possible.
Pour Pro Congo comme pour ses 24 lauréats gabonais, le défi est désormais clairement posé : faire en sorte que la forêt debout produise davantage d’avenir que la forêt détruite.



