l'invité d'Afrique

DIASPORA : Isaac John «Je suis un artiste engagé»

Chanteur lyrique formé en France, activiste culturel et figure libre de la diaspora gabonaise, Isaac John se livre sans filtre. Il raconte sa rencontre bouleversante avec Myriam Makeba, son lien unique avec la famille Bongo, son regard sans complaisance sur la transition politique et sa vision du rôle de la diaspora dans la reconstruction du pays.

1. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter simplement : qui est Isaac John, au-delà du chanteur et de l’activiste ?

Isaac John est un Gabonais, né le 13 juin 1978 à Masuku, près de Franceville, dans le Haut‑Ogooué, au sud‑est du Gabon. Je suis un jeune Gabonais, comme tous les autres, qui a évolué dans les chorales, les groupes d’animation et les orchestres. J’ai ensuite obtenu une bourse pour aller étudier au Conservatoire, d’abord à Montpellier puis à Perpignan, en France. Aujourd’hui, je promène le Gabon à ma façon dans le monde.

2. Vous avez donc grandi au Gabon puis étudié la musique en France. Comment ce parcours entre les deux pays a‑t‑il construit votre regard sur la société gabonaise ?

Vous savez, on voit toujours mieux son pays quand on en est éloigné. Quand on vit à l’intérieur, on ne perçoit ni sa beauté ni sa valeur. Mais lorsqu’on est loin, parce que là où l’on se trouve n’est pas chez soi , cela nous ramène immédiatement à nos racines. On se sent étranger ailleurs, et c’est cela qui nous fait penser à chez nous.

Entre le Gabon et la France s’est construit un pont. Au Gabon, j’ai puisé ma culture ancestrale, mes traditions, toute cette richesse humaine. En France, j’ai seulement acquis un perfectionnement technique, des connaissances nouvelles au conservatoire, grâce à des professeurs rigoureux. Désormais, je prends mon identité, ma culture, et je construis un pont avec le chant lyrique, la musique classique ,  la musique des Blancs, si vous voulez. Ainsi naît une identité nouvelle qui relie Isaac John, le Gabon, et le monde entier, pas seulement la France. Quand un Américain écoute ma musique, il se reconnaît. Un Anglais aussi. Un Béninois, un Sénégalais également. Parce que les rythmiques africaines et les instruments entendus habituellement chez les Blancs cohabitent. Cela forme un carrefour, et Isaac John devient ce carrefour de la musique d’origine gabonaise. Je ne sais même plus comment me définir rien qu’à la France.

3. Puisque vous parlez de votre formation à Montpellier et Perpignan, comment s’est‑elle déroulée ?

Un jour, en 2007, Maman Miriam Makeba est venue au Gabon. Elle a donné un concert à la Cité de la Démocratie, puis elle a été invitée en privé chez le président Omar Bongo. J’étais présent, ainsi que tout le gotha gabonais. Miriam Makeba était fatiguée. Quand on a joué « Malaïka », elle n’avait plus la force de se lever pour chanter. Ma tante m’a poussé : « Isaac, vas‑y, tu connais cette chanson. » J’ai pris mon courage, je me suis levé. Pendant que je chantais, Maman Miriam Makeba a fondu en larmes. Je me suis demandé : « Est‑ce que je chante mal ? Est‑ce que j’écorche les paroles ? » Moi aussi, je pleure parfois quand on chante faux, ça me blesse. Quand j’ai fini, elle m’a demandé de la serrer dans ses bras et m’a dit : « C’est la première fois que j’entends une voix aussi sincère chez un être humain. Vous avez une voix de très grande qualité, des sonorités que je n’ai jamais entendues. Préservez votre vie, préservez votre voix. Vous emmènerez le Gabon très loin, culturellement. » J’ai d’abord cru à une moquerie. Puis elle a lancé au président : « Des chanteurs comme lui, on les forme dans les pays développés. Qu’en faites‑vous ? »

Je remercie M. Guillaume Moutou, qui a permis que j’obtienne cette bourse pour le conservatoire de Montpellier. Il y avait 300 candidats ,  des Chinois, des Italiens, des Français, des Espagnols… J’étais le seul Noir. Quand on m’a vu arriver, on a cru… Mon nom d’artiste, Isaac John, a fait penser à un Américain. Je ne savais pas déchiffrer une partition. J’avais juste gardé une partition de choriste, une chanson à la Vierge Marie : « Trouver dans ma vie ta présence, tenir une lampe allumée. » Je la connaissais à l’oreille, sans la maîtrise musicale. La pianiste, une Blanche prénommée Miriam, a commencé à jouer pour la répétition. Dès que ma voix est sortie, elle a rougi, puis elle a pleuré. Elle est sortie chercher ses collègues et leur a dit : « Venez, il y a une voix là‑dedans ! » Ils m’ont tous demandé de chanter de nouveau. Ils m’ont répondu : « Ne vous inquiétez pas, vous passerez au premier tour. » Parmi les 300, une dizaine a été retenue ; j’étais parmi les premiers. Je devais rester six mois pour un perfectionnement, j’y suis resté plus de dix ans.

Lire Aussi:  Banque africaine : « Il est important que l’Afrique puisse s’industrialiser »

4. Qu’est‑ce qui a bien pu faire passer un talent si grand de la scène musicale à la prise de parole politique ?

Je ne suis pas un politique. Il faut le préciser. Au Gabon, on aime juger et compartimenter vite les gens. On vous enferme dans une case parce que vous avez refusé quelque chose, parce que vous n’avez pas accepté de participer à ceci ou cela. On vous met parmi « les rouges, les noirs, les bleus, les jaunes ». On a appris aux Gabonais que ne pas adhérer à l’opinion de quelqu’un, c’est être son ennemi. Ne pas accepter ce que font ceux au pouvoir ,à l’époque, le PDG  faisait de vous un opposant de facto. Je n’ai jamais eu de carte d’opposant, je n’ai jamais adhéré à un parti politique, je ne me suis jamais mêlé à aucun combat politique.

Je suis un artiste engagé, engagé pour la culture, comme l’étaient Papa Pierre Claver Akendenge et d’autres figures gabonaises. Quand ça ne va pas, je le dis ; quand ça va, j’acquiesce. Je suis un activiste culturel. Quand il faut prendre position, je le fais pour le peuple, pas pour un parti. Ali Bongo est un membre de ma famille. Omar Bongo aussi. L’actuel président également. Mais même face à eux, j’ai dit non à certaines choses. Cela fait‑il de moi leur ennemi ? Non. Un adversaire politique ? Non. Dans une famille, un cadet peut reprocher à son aîné un mauvais comportement. Un aîné peut rappeler à son cadet le droit chemin. Chez nous, cette simple attitude vous transforme en politicien, en opposant. Voilà ce que je ne comprends pas.

5. Dans votre lettre ouverte du 3 mars 2026 au président Oligui Nguema, vous l’interpellez directement : « Yaya Brice, ressaisis‑toi ! » Pourquoi ce ton et ce canal public plutôt qu’une démarche officielle ?

Je m’adresse à vous en tant qu’artiste gabonais. En disant cela devant le président au grand jour, je veux sensibiliser les autres, leur montrer qu’on peut lui dire en face ce qu’on raconte dans son dos. C’est aussi pour encourager tout le monde à adopter la même attitude quand quelque chose ne va pas, sans tomber dans la bassesse ni l’injure. Ma lettre n’était ni injurieuse ni rabaissante. Elle rappelait simplement les règles et les valeurs d’un militaire, d’un aîné, d’un président, d’un chef de famille. Je n’ai pas écrit « tu es qui, toi ? » J’ai dit : « Un militaire sait… L’attitude qu’il doit avoir face à son peuple, c’est celle‑ci. » C’est ainsi que je me suis exprimé. Il n’y avait rien d’injurieux. D’ailleurs, le président m’a ensuite appelé et m’a dit : « J’ai compris. »

6. Le 3 mai 2026, vous avez chanté la Concorde lors de l’inauguration du palais des congrès Omar‑Bongo‑Ondimba à la Cité de la Démocratie. Comment avez‑vous vécu ce moment sous le regard des autorités et du public ?

Je remercie avec gratitude M. le Président de la République .  Le choix s’est porté sur ma modeste personne. Il a sans doute voulu tester mes compétences. C’est un président visionnaire, plein de projets, et qui a beaucoup de foi. J’espère qu’il a été satisfait du résultat, car tout le monde a applaudi, des applaudissements chaleureux et puissants. J’ai vu certains chefs d’État lever le pouce vers moi. Je n’ai pas voulu pleurer sur scène ; je suis allé pleurer dans ma chambre d’hôtel. J’ai souvent chanté devant des chefs d’État du temps d’Ali Bongo, mais ce n’était jamais aussi professionnel. L’organisation n’était pas au rendez‑vous, il y avait trop de bruit. Cette fois, tout était sérieux, concentré, et l’hymne national a été honoré. Pour la première fois dans notre pays, l’hymne a été chanté intégralement devant des chefs d’État. C’est un combat que je mène pour ancrer cela dans l’esprit des Gabonais : plus jamais chanter l’hymne à moitié. Les grâces que Dieu a prévues pour le Gabon ne se déverseront que si nous chantons notre hymne dans son entier. Les Français aiment leur pays parce qu’ils le chantent ; les Américains pareil. Pour aimer le Gabon, ça commence là. Pas de magie.

Lire Aussi:  GABON : Le pasteur et le Général Président, retour en 80 pages sur les motivations du « coup de Libération »

7. Vous vivez en France, mais vous avez accepté de faire le déplacement pour savoir ce qui a motivé votre venue au Gabon pour cet événement. Qu’est‑ce donc ?

Ce qui m’a motivé, c’est la restauration, la résurrection, l’exhumation du symbole qu’est la Cité de la Démocratie. Construite en 1977 pour l’Organisation de l’unité africaine (OUA), c’est par elle que le Gabon a commencé à se faire connaître ; il était capable d’accueillir, loger, nourrir, recevoir des invités de marque. Quand on a détruit cette cité, on a fragilisé l’identité gabonaise, on a rompu notre histoire. En trois ans, cet édifice a été remis sur pied. Quelle fierté ! Le déplacement m’a coûté beaucoup, mais je regarde devant. Je suis venu répondre à l’invitation du président, mais d’abord à l’invitation du Gabon. C’est le Gabon que nous voulons aujourd’hui, celui que nous construisons et promouvons. En venant, ce sont tous les Gabonais du monde qui ont été honorés. C’est donc avec fierté que j’ai participé à l’inauguration du palais des congrès.

8. Dans cette même lettre ouverte, vous reconnaissez que toute œuvre humaine comporte des erreurs, mais vous dressez un bilan critique des premiers mois de la transition. Qu’attendez‑vous concrètement du chef de l’État dans les mois à venir ?

Lorsqu’on fait un coup d’État , ou une « libération », un changement de pouvoir , la première chose à instaurer, c’est la rigueur, la discipline et l’ordre. Sans ces trois valeurs, aucune rupture n’est possible avec ce qu’on a condamné auparavant. C’est ce que j’ai rappelé au pouvoir actuel : les plus gros détournements vus pendant la transition viennent de gens qui faisaient ce qu’ils voulaient, oubliant qu’ils étaient là pour le peuple. Mais les débuts sont souvent jalonnés d’incompréhensions, de malfaisances, d’irrégularités. Petit à petit, on répare. Après un coup d’État, on place parfois n’importe qui n’importe où, puis avec le temps, la compétence fait que chacun retrouve sa place. Je pense que c’est ce qui est en train de se faire.

9. Dès lors, si vous deviez attendre une réalisation précise du chef de l’État, laquelle serait‑ce ?

Aujourd’hui, le pays est en chantier, comme une femme qui accouche. Elle a des douleurs, des contractions, elle crie, elle saigne, l’enfant pleure. On pourrait croire qu’elle voit la mort en face. Mais tout cela est le signe d’un nouveau départ, d’une nouvelle vision. Nous attendons que le président fasse mieux que ses prédécesseurs : qu’il mette le peuple à l’abri, qu’il protège, sécurise, forme, éduque les Gabonais, qu’il donne du travail et prenne soin d’eux. Voilà ce que nous voulons.

10. Vous avez écrit qu’il doit « revenir vers le peuple ». Quelles mesures concrètes pourraient, selon vous, rétablir la confiance entre les autorités et les Gabonais ?

Le véritable thermomètre de la gouvernance, bonne ou mauvaise, c’est le peuple, pas l’entourage. L’entourage peut miroiter, mentir au chef chaque jour. Le peuple, lui, reste sincère. Si un président n’écoute que son cercle fermé, il vivra dans l’opulence et finira par chavirer, comme Ali Bongo. L’exemple est là : il écoutait son entourage, plus le peuple, et nous avons foncé droit dans le mur. Il ne faudrait pas que le président actuel commette la même erreur. On apprend en tombant. Si je suis imbécile, je me relève et continue, sans me demander pourquoi je suis tombé. Si je suis sage, je cherche la raison,  un caillou, une chaussure mal ajustée  pour ne pas retomber. C’est ce sage conseil que je donne au président, dans mes messages écrits comme dans mes chansons.

Lire Aussi:  GABON : De la sécurité alimentaire à la souveraineté nationale , le défi ambitieux du Gabon

11. Le gouvernement affirme vouloir faire de la diaspora « une force vive du développement ». En tant que membre de cette diaspora, que pensez‑vous de ces déclarations et des actes qui les accompagnent – ou de leur absence ?

La diaspora est un outil stratégique. Les meilleurs médecins, techniciens, ingénieurs, architectes s’y trouvent, souvent retenus par les pays qui les ont formés. Beaucoup de ministres dans le monde ont d’abord excellé à l’étranger avant de servir leur pays. Au Gabon, Charles Mba en est un exemple. Sous Omar Bongo, il travaillait dans une grande firme financière en France. Omar Bongo lui a dit : « Tu fais ça pour les Blancs, viens le faire pour le Gabon ! » Charles Mba est revenu et a été ministre des Finances. La diaspora regorge de talents. Mais ici, on mélange tout : dès qu’un activiste parle fort, on l’assimile à toute la diaspora. Moi, je vis à l’étranger : je suis soignant dans une clinique, professeur de chant, chanteur. Je peux apporter mon expertise aux hôpitaux et aux écoles gabonais. La diaspora n’est pas une chose à jeter. Au lieu de cela, on pourrait, par exemple, réduire les droits de douane pour ceux qui envoient des conteneurs : au lieu d’un million, 200 000. Tout le monde y gagnerait. Mais on charge toujours tout sur la tête du président. On ne s’en sortira jamais si chacun ne prend pas ses responsabilités. J’ai été élevé avec des valeurs, je n’aime ni l’esprit de parvenu ni celui du suivisme.

12. Nous arrivons pratiquement à la fin de l’interview. S’il y a un point que vous souhaitiez aborder et que nous n’avons pas encore traité, c’est le moment.

Au Gabon, la politique n’existe pas vraiment. Ce sont des clans qui se détestent et se livrent de petites guéguerres pour la mangeoire. Les hommes politiques sont tous des acteurs d’un film qui trompe le peuple. Là où règnent de véritables opposants, ce ne sont pas aux activistes des réseaux sociaux de faire leur travail. Pouvez‑vous me citer un seul grand influenceur qui parle politique en France ? Au Sénégal, vous avez vu comment Ousmane Sonko a été brutalisé, jeté en prison, avec des procès par procuration, mais il a tenu, parce que c’est un homme politique. Sans lui, des activistes radicaux seraient montés au créneau. Ainsi naît l’activisme radical. Quand on est sage et bien formé, on prend du recul devant l’agitation des réseaux sociaux ; on n’a pas une réaction active, toujours compromettante. Ces Gabonais qui s’expriment en ligne ont raison, car personne ne parle pour eux. À l’Assemblée nationale, tout le monde s’appelle avant la séance. En France, les députés s’insultent, se jettent des gros mots, parce qu’ils défendent des lois qui engagent leur nom. Au Sénégal, j’ai vu des députés se lancer des chaises ; en Inde, s’arracher les vêtements quand une loi voulait être forcée. Chez nous, l’amusement règne, rien n’est respecté. Alors le peuple se fait juge et partie. Il faut une grande prise de conscience, une introspection. Le Gabon est sur un nouveau départ. Ce n’est jamais facile, jamais beau, mais l’essentiel est de réaliser quelque chose.

Pour finir, je voudrais ajouter ceci : le développement d’un pays repose sur quatre piliers : la presse, la radio, la télévision, internet et la musique. Ce qu’on fait lire, écouter, regarder et chanter au peuple est crucial. À quoi bon construire des gratte‑ciel si la presse ne raconte que des moutures orientées, si la radio diffuse des émissions creuses, si la télévision n’offre que des loisirs avilissants, si internet est noyé de futilités, si la musique est obscène et pousse à des gestes indignes ? Parents et enfants dansent sur les mêmes refrains lors des mariages et fêtes de famille. Il faut un œil de rigueur partout. C’est ainsi que tout participe à élever une nation.

Propos recueillis par Roger Bière

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page