Niger : «La culture peut rapporter énormément à l’Afrique»

Pionnier de la mode africaine et ambassadeur de la paix, Alphadi, de son vrai nom Seidnaly Sidhamed, revient sur un parcours façonné par la passion, la résilience et la conviction que la création peut transformer les sociétés. Dans cet entretien exclusif, il appelle les décideurs et les investisseurs à croire en les créateurs africains, et à considérer la culture comme un « véritable moteur de croissance ».
Alphadi, vos débuts dans la mode remontent à très tôt. Qu’est-ce qui a déclenché cette vocation, et comment s’est construite votre trajectoire dans un environnement qui n’était pas forcément favorable à ce type de parcours ?
La mode est une passion qui m’anime depuis l’enfance. Après l’obtention d’un doctorat en tourisme, j’ai intégré la fonction publique de mon pays où j’ai servi comme directeur du tourisme pendant dix ans. Le programme de départ volontaire de la fonction publique m’a ensuite ouvert, en 1983, la possibilité de me consacrer enfin à ma passion d’enfance : la mode.
Aujourd’hui, la mode africaine gagne en visibilité. Mais peut-on parler d’une véritable industrie structurée sur le continent, et en quoi le FIMA — dont une nouvelle édition est prévue en avril 2026 — constitue-t-il un outil pour renforcer la présence africaine sur la scène internationale ?
Après mes débuts dans la mode, et avec mes aînés, notamment Chris Seydou du Mali, nous avons créé la Fédération Africaine des Créateurs (FAC) afin que les créateurs les plus reconnus de l’époque — Chris Seydou, Paté’O, Collé Sow, Pépitat D, Michael Kra… — puissent parler d’une même voix. Après la disparition de Chris Seydou, j’ai été porté à la tête de cette institution.
Mais malgré cette dynamique, la mode africaine restait, jusqu’en 1998, quasiment absente du marché international. Ce constat m’a poussé à réfléchir à un moyen d’obtenir plus de visibilité. D’où l’idée de créer un événement de grande envergure, fortement médiatisé, dans un lieu inédit : le désert de mon pays, également un produit d’appel touristique pour la destination Niger.
C’est ainsi qu’est né, le vendredi 13 novembre 1998, le plus grand événement de mode en Afrique. Le FIMA en est aujourd’hui à sa 15ᵉ édition, qui devrait se tenir à Dakhla. Donc oui, c’est un outil stratégique pour le continent.
Le Sahel et le Sahara, où vous avez initié des projets majeurs, sont aujourd’hui marqués par des défis sécuritaires importants. Comment continuer à y porter des initiatives culturelles dans un environnement devenu plus instable ?
Le FIMA est né sous la devise « Paix – Culture – Développement ». À sa création, le pouvoir central du Niger était en difficulté avec la partie Nord, en raison d’une rébellion qui paralysait les activités économiques et touristiques.
L’organisation de la première édition du FIMA dans cette région a permis de réconcilier les fils et les filles du Niger autour du vivre-ensemble.
Au lendemain de cette édition est née la Caravane Alphadi pour la paix, un défilé itinérant qui parcourt les grandes capitales africaines, européennes et américaines pour véhiculer des messages de paix, d’amour, de rapprochement des peuples et de coexistence pacifique, dans le pardon et l’acceptation de l’autre.
La culture peut donc encore être un facteur de stabilisation dans des zones fragilisées comme le Sahel et ailleurs en Afrique ?
Comme je viens de le dire, le triptyque du FIMA — Paix, Culture, Développement — répond à cette question. Sans culture, pas d’identité ; et sans paix, point de développement.
Plus largement, quel regard portez-vous sur la situation sécuritaire actuelle dans la région sahélo-saharienne, et sur ses impacts sur la création, la mobilité des artistes et les industries culturelles ?
Tout artiste digne de ce nom est un ambassadeur pour la paix. Si nous sommes écoutés, nous pouvons apporter beaucoup à la stabilité de la région.
Vous avez toujours défendu la mode comme un outil de paix. Face à la montée des tensions politiques, identitaires ou religieuses dans certaines régions, ce combat reste-t-il pertinent aujourd’hui ?
La recherche de la paix est un combat quotidien que je mène. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis ambassadeur de l’UNESCO pour la paix et la créativité africaine.
La question du financement reste centrale. Pourquoi les industries créatives africaines, malgré leur potentiel, peinent-elles encore à attirer des investissements structurants ?
Il faut que les politiques et les investisseurs croient en ce que nous faisons, pour que la mode africaine contribue significativement à la création de richesses et à la croissance de nos économies, comme c’est le cas dans les pays nantis. Qu’un responsable politique porte une chemise griffée Alphadi ou Paté’O donne de la valeur et de la notoriété à notre travail, et peut convaincre les bailleurs d’investir dans nos marques.
Faut-il repenser les politiques publiques pour faire de la mode un secteur stratégique ?
Absolument.
À côté de grands créateurs, peut-on imaginer à moyen terme l’émergence de grands groupes africains capables de structurer une véritable industrie du luxe sur le continent ?
Comme je l’ai dit, il faut que le politique croie en nous. Nous n’avons pas forcément besoin de grands groupes pour créer une industrie du luxe. J’ai moi-même créé trois marques de parfum — L’AIR, Alphadi Men et Alphadi Women — ainsi que des lignes de maroquinerie et de bijouterie. Mais tout cela est lourd à gérer sans investissements importants.
Au-delà de l’économie, la mode est aussi un marqueur culturel fort. Pensez-vous que l’Afrique assume aujourd’hui pleinement son identité esthétique, ou reste-t-elle encore influencée par des standards extérieurs ?
Je pense que l’on reste encore influencés par les standards extérieurs, parce que nous nous intéressons davantage à ce qui vient de l’extérieur qu’à ce qui vient de chez nous.
La jeunesse africaine est au cœur de toutes les projections démographiques. En 2050, l’Afrique comptera deux milliards d’habitants, dont les trois quarts seront des jeunes. Quel rôle la mode et les industries culturelles peuvent-elles jouer dans l’emploi, l’insertion et la valorisation de cette jeunesse ?
J’ai créé une école supérieure de la Mode et des Arts en abrégé « ESMA » pour la culture de l’excellence et de la qualité dans les œuvres de la future génération, avec plusieurs objectifs : autonomisation des jeunes, meilleure insertion sociale, intégration réussie au marché international, grâce à l’éducation et à la formation.
Pour rester justement sur ces projets de formation, peut-on dire que l’avenir de la mode africaine repose-t-il sur l’éducation et la transmission des savoir-faire ?
Oui ! En collaboration avec l’UNFPA du Niger, nous avons lancé un programme de formation de jeunes apprenantes, sur trois ans par promotion. Nous comptons 240 apprenantes pour la rentrée 2025-2026.
Les enjeux environnementaux s’imposent désormais à toutes les industries. Comment la mode africaine peut-elle intégrer ces préoccupations ?
Toute création d’industrie doit intégrer une étude environnementale pour limiter les émissions de gaz à effet de serre.
Le continent fait face à de profondes mutations sociales. La mode peut-elle accompagner ces transformations, notamment en termes d’émancipation, d’image de soi et de représentation ?
Si nous, Africains, prenons conscience de notre être, de notre identité, il n’y a aucune raison que la mode africaine n’accompagne pas ces transformations.
Votre engagement auprès de l’Unesco traduit une dimension plus institutionnelle de votre parcours. Comment articulez-vous aujourd’hui création artistique, diplomatie culturelle et responsabilité sociale ?
Un professionnel est toujours organisé (Sourire).
Dans un monde globalisé, comment l’Afrique peut-elle mieux valoriser ses créations et imposer sa place dans les circuits internationaux ?
Dans un monde globalisé, chacun cherche sa place. Pour rester dans le mouvement, il y a des conditions à remplir. Les créateurs de demain doivent combiner excellence et qualité, grâce à l’éducation et à la formation, pour assurer une insertion optimale de nos produits. Qualité/prix.
Enfin, si vous deviez adresser un message à la nouvelle génération de créateurs africains, mais aussi aux décideurs politiques et économiques du continent, quel serait-il ?
Aux jeunes créateurs, je dirai que c’est le travail qui fait un créateur. On ne le devient pas du jour au lendemain : on est reconnu par ses œuvres et par ce que l’on sait faire. Il y a un parcours qui confirme le talent.
Aux décideurs politiques, je dirai que la culture n’est pas prise en compte à sa juste valeur. Nos œuvres ne sont pas reconnues : l’artiste est souvent perçu comme un complément, et non comme un acteur à part entière. La prise en compte réelle de la culture peut rapporter énormément à notre continent, car la culture est un gisement inépuisable.
Rédaction CQFA



