Interview

Florentin MOUSSAVOU :  » Le Gabon est passé du désenchantement à l’espérance »

Ancien ministre de l’Éducation nationale, universitaire, enseignant-chercheur à l’Université Omar Bongo, ancien vice-président de l’Assemblée nationale de la Transition et acteur politique engagé depuis plus de trois décennies, Florentin MOUSSAVOU fait partie des figures expérimentées de la vie publique gabonaise. À l’occasion du premier anniversaire du mandat du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, le président de Conscience et Action Citoyenne (CAC) livre une analyse à la fois politique, institutionnelle et citoyenne de la situation du pays. Souveraineté économique, emploi des jeunes, coût de la vie, réforme de l’État, justice, corruption, diplomatie ou encore transformation du système éducatif : l’ancien membre du gouvernement estime que le Gabon est entré dans une nouvelle dynamique marquée par le retour de l’espérance. Mais pour cet homme d’expérience, l’essentiel reste désormais à accomplir : transformer cette espérance en résultats concrets, en institutions efficaces et en véritable culture citoyenne.

Propos recueillis par Muane Kombile Mapangou

Monsieur le Président, vous êtes à la fois universitaire, ancien ministre, ancien vice-président de l’Assemblée nationale de la Transition et observateur attentif de la vie publique gabonaise depuis plusieurs décennies. Un an après l’arrivée au pouvoir du président Brice Clotaire Oligui Nguema, quel regard global portez-vous sur l’état du pays ?

Je voudrais d’abord vous remercier de me donner l’opportunité de m’exprimer sur une question aussi cruciale pour notre pays. À quelques jours du premier anniversaire du mandat du président de la République, chef de l’État, chef du gouvernement, je peux dire que le premier acquis est le retour de l’espérance.

Lorsque l’on parcourt le territoire, lorsque l’on échange avec les compatriotes, on sent que les Gabonais sont passés d’un désenchantement généralisé à une nouvelle ambition. Le pays est le même, avec sa terre, ses forêts, ses eaux, mais le regard a changé. Le Gabon apparaît de nouveau comme une terre d’espérance et d’opportunités.

Le défi désormais est de transformer cette espérance en constructions nouvelles : dans les projets, les procédures, le contrat social, la culture démocratique et l’appropriation citoyenne du pays.

Le chef de l’État a placé la souveraineté économique au cœur de son action, notamment à travers le rachat d’actifs stratégiques dans le secteur énergétique, la hausse du budget national et la volonté de transformation locale des ressources. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux acquis de cette orientation et les défis qui demeurent ?

La souveraineté économique est devenue une nécessité pour tous les États africains. Le Gabon ne peut pas rester uniquement un territoire d’extraction et d’exportation brute de ses richesses.

Le rachat d’actifs stratégiques dans le secteur énergétique est un signal fort. Cela montre une volonté de reprendre progressivement le contrôle de certains leviers essentiels de l’économie nationale. Mais la souveraineté ne se limite pas aux symboles. Elle doit se traduire dans la capacité à transformer localement nos ressources, à créer des emplois et à renforcer notre autonomie productive.

Nous avons du bois, du manganèse, du pétrole, une façade maritime importante. Mais ces ressources doivent devenir visibles dans le quotidien des Gabonais. Le défi est donc celui de la transformation locale, de l’industrialisation et de la bonne gouvernance des revenus issus de ces richesses.

Vous avez longtemps travaillé sur les questions d’éducation, de formation et de jeunesse. L’emploi des jeunes reste pourtant une préoccupation majeure. Avez-vous le sentiment qu’une nouvelle dynamique est engagée depuis un an ?

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Il faut d’abord redonner à la jeunesse le droit de rêver. Pendant plusieurs années, beaucoup de jeunes diplômés ont eu le sentiment que leurs diplômes ne leur ouvraient aucune perspective. Le diplôme devenait presque un gadget, faute de débouchés.

Le fait que le président de la République ait relancé les concours administratifs, débloqué certaines carrières et engagé le paiement des rappels a permis à beaucoup de souffler. Mais la fonction publique ne peut pas être le seul bassin d’emploi.

Il faut développer l’entrepreneuriat, adapter les formations, lutter contre le favoritisme dans les recrutements et regarder l’employabilité au-delà de Libreville et Port-Gentil. La décentralisation peut devenir un grand levier d’emplois si elle est réellement accélérée.

La jeunesse gabonaise exprime souvent un besoin de perspectives, mais aussi de mérite et de justice sociale. Pensez-vous que les réformes engagées permettent aujourd’hui de redonner confiance aux jeunes générations ?

Je pense surtout qu’il devient nécessaire d’opérer une véritable rupture épistémologique dans notre manière de penser la jeunesse et son rapport à l’avenir.

Pendant longtemps, de nombreux jeunes ont grandi dans un environnement marqué par les limites psychologiques, les préjugés sociaux, les réflexes d’assistance et parfois une forme de résignation collective. Or, un pays ne peut pas se transformer durablement si sa jeunesse doute d’elle-même ou de sa capacité à conquérir l’avenir.

Nous devons désormais entraîner les jeunes générations vers des mutations performantes, capables d’effacer progressivement les comportements inhibiteurs et les logiques de dépendance qui ont freiné tant d’énergies. Il faut réhabiliter l’ambition, l’effort, le mérite, la créativité et la confiance en soi.

La jeunesse gabonaise doit retrouver le droit au rêve, mais aussi la capacité de se projeter courageusement au-delà des obstacles et des vicissitudes. Elle doit comprendre qu’elle peut devenir un acteur central de la renaissance nationale.

Cette reconstruction passe évidemment par l’école, la formation, l’emploi et l’entrepreneuriat, mais aussi par une transformation des mentalités. Car le développement d’un pays commence toujours par la libération des consciences.

La vie chère reste au centre des préoccupations des ménages. Selon vous, quelles sont les vraies causes structurelles de cette situation au Gabon et quelles réponses doivent être privilégiées ?

La cherté de la vie est liée à notre faible capacité de production. Quand on parle du coût de la vie, on pense immédiatement au panier de la ménagère. Or beaucoup de produits consommés au Gabon viennent de l’extérieur.

Les coûts de transport, les intermédiaires et la dépendance aux importations rendent les prix élevés. Il faut donc produire davantage localement, mais aussi créer les conditions pour écouler cette production.

Si un producteur cultive de la banane à Malinga, il doit pouvoir l’acheminer vers les marchés. Le problème n’est pas seulement agricole, il est aussi logistique.

Le Gabon doit également construire une vraie classe moyenne. On ne peut pas bâtir un marché intérieur uniquement sur les fonctionnaires. La classe moyenne doit aussi venir de l’agriculture, du commerce, de l’entreprise et des activités productives.

Vous avez occupé les fonctions de ministre de l’Éducation nationale et présidé plusieurs instances internationales liées à l’éducation francophone et à l’UNESCO. Quel diagnostic faites-vous aujourd’hui du système éducatif gabonais après une année de transition institutionnelle ?

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On parle souvent du système éducatif en le réduisant aux revendications sociales : vacations, rappels, conditions de travail. Ces questions sont importantes, mais elles ne suffisent pas.

Le cœur du système éducatif, c’est l’environnement pédagogique : la formation des enseignants, le recyclage, les contenus, l’adaptation de l’école aux besoins du pays.

Je constate que le président de la République a pris le problème à bras-le-corps, notamment sur les recrutements, les concours et certaines situations administratives. Mais le défi reste celui de l’exécution.

Le président peut décider ; encore faut-il que les décisions soient appliquées rapidement par l’administration, le Trésor et les services concernés.

Au-delà des revendications sociales dans l’éducation, beaucoup évoquent la nécessité d’adapter l’école gabonaise aux réalités économiques et technologiques du pays. Le système actuel prépare-t-il suffisamment les jeunes aux défis de demain ?

Nous devons repenser l’école gabonaise en fonction des réalités nouvelles. Le monde change rapidement avec les technologies, le numérique, les mutations économiques et environnementales.

L’école doit former des citoyens, mais aussi préparer des compétences adaptées aux besoins du pays. Cela suppose une meilleure articulation entre la formation, l’économie et les territoires.

Une nouvelle Constitution est désormais en vigueur. En tant qu’ancien parlementaire et homme d’institutions, comment appréciez-vous le fonctionnement des pouvoirs publics dans cette nouvelle architecture institutionnelle ?

Il ne faut pas parler simplement de “nouvelle Constitution”. Il y a désormais la Constitution du Gabon, en vigueur, qui fonde l’action publique.

Elle a maintenu certains équilibres, notamment un Parlement bicaméral, avec l’Assemblée nationale et le Sénat, tout en introduisant des mutations institutionnelles importantes.

Les institutions fonctionnent. Il peut y avoir des lenteurs, des ajustements nécessaires, mais une Constitution n’est pas figée. Elle peut être améliorée selon les besoins du pays.

L’essentiel est que la justice fonctionne, que le Parlement joue son rôle et que l’exécutif exerce ses responsabilités dans le cadre prévu.

Certains observateurs estiment que la réussite des réformes dépendra surtout de la capacité de l’administration à appliquer les décisions prises au sommet de l’État. Partagez-vous cette analyse ?

Absolument. Beaucoup de réformes échouent non pas au niveau de la décision politique, mais dans l’exécution administrative.

Le président peut impulser une vision, mais l’administration doit suivre avec efficacité, célérité et sens du service public. La modernisation de l’État passera aussi par une administration plus performante et plus responsable.

La justice et la lutte contre la corruption occupent une place importante dans le débat public. Considérez-vous que le Gabon est réellement entré dans une nouvelle culture de responsabilité publique ?

La corruption est une préoccupation nationale. Mais nous devons aussi être vigilants face aux réseaux sociaux, où circulent beaucoup d’informations non vérifiées.

Certaines accusations se révèlent infondées après vérification. Cela dit, l’opinion observe que des responsables, parfois considérés comme intouchables, sont désormais entendus ou poursuivis. Cela nourrit le sentiment que l’impunité recule.

Mais la lutte contre la corruption doit être rigoureuse, fondée sur des faits, et non sur le spectacle ou la rumeur.

Vous avez également une expérience internationale reconnue à travers la CONFEMEN, l’UNESCO ou encore les espaces francophones. Comment jugez-vous aujourd’hui le repositionnement diplomatique du Gabon sur la scène africaine et internationale ?

Le rayonnement international du Gabon est important. Chaque fois que notre pays avance sur la scène internationale, je m’en réjouis.

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Le Gabon doit retrouver une diplomatie active, crédible et tournée vers les partenariats utiles au développement. Notre pays a des atouts considérables et peut jouer un rôle d’équilibre en Afrique centrale et au-delà.

Le président multiplie les déplacements et les partenariats, notamment vers l’Afrique de l’Est. Que peut concrètement tirer le Gabon de cette ouverture diplomatique et économique ?

La récente ouverture vers l’Afrique de l’Est est particulièrement intéressante. Des pays comme le Rwanda, le Kenya, l’Ouganda ou la Tanzanie offrent des modèles de développement, d’universités, de croissance et de diplomatie économique dont nous pouvons nous inspirer.

Mais il faut que ces ouvertures produisent des effets concrets : coopération universitaire, partenariats économiques, valorisation de nos ressources et transformation locale.

Le Gabon dispose d’importantes ressources naturelles — bois, manganèse, pétrole, façade maritime — mais beaucoup de citoyens ont parfois le sentiment que ces richesses ne profitent pas suffisamment au développement national. Comment inverser cette perception ?

Les Gabonais doivent s’approprier ces richesses. Le kevazingo, le manganèse, la mer ne doivent pas être seulement des sujets de discours ou de scandales.

Ils doivent devenir des éléments visibles de notre développement, à travers les infrastructures, les emplois, les PME locales, la formation et l’amélioration des conditions de vie.

Vous avez connu plusieurs périodes politiques du Gabon contemporain. Cette transition vous paraît-elle différente des précédentes dans son esprit ou dans ses ambitions ?

Chaque période politique a sa singularité. Mais ce qui me semble important aujourd’hui, c’est la volonté affichée de rapprocher l’État des citoyens et de restaurer une forme de confiance nationale.

Si vous deviez résumer cette première année du président de la République en trois forces majeures et deux points de vigilance, quels seraient-ils ?

Les trois forces seraient : la volonté, la détermination et le courage. J’ajouterais aussi la proximité. Le président va au contact des populations. Il n’a pas peur de son peuple. Cela rassure et crée un nouvel état d’esprit.

Les points de vigilance sont l’exécution des décisions et la nécessité de faire émerger un véritable citoyen gabonais. Nous avons longtemps parlé du peuple gabonais ; il faut désormais construire le citoyen, celui qui participe, exige, propose et accompagne le progrès.

En tant qu’enseignant, ancien ministre et homme politique, quelle appréciation globale porteriez-vous sur cette première année de gouvernance ?

En tant qu’enseignant, je me méfie des notes données rapidement. Une copie se lit, se relit et s’évalue avec recul.

Mais je dirais ceci : lorsqu’un élève progresse, on peut écrire dans l’appréciation : “élève en progrès”.

Le Gabon est passé du désenchantement à l’espérance. C’est déjà un mouvement positif. Il reste beaucoup à faire, mais le pays est en marche.

Quel message souhaitez-vous adresser aujourd’hui aux Gabonais, notamment à la jeunesse, à l’heure où le pays entre dans une nouvelle phase de son histoire politique ?

Je voudrais dire au président de la République : courage. Le Gabon a besoin de courage.

Le Gabon a besoin que chaque enfant de ce pays se mette debout, que chacun s’approprie ce pays, parce qu’il est d’abord le nôtre.

Nous avons les atouts. Mais il ne suffit pas de les proclamer. Il faut les transformer, les maîtriser et les mettre au service du leadership que le Gabon peut exercer demain.

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