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SANTÉ DES VÉGÉTAUX : À LIBREVILLE, L’AFRIQUE DOIT PASSER DES NORMES AUX ACTES

Protéger les cultures, les forêts et les échanges pour donner un contenu concret à la souveraineté alimentaire

Du 4 au 7 août 2026, Libreville accueille les représentants de plus de quarante pays africains autour d’un enjeu encore trop peu présent dans le débat public : la santé des végétaux. Pourtant, les organismes nuisibles détruisent jusqu’à 40 % de la production agricole mondiale chaque année et occasionnent plus de 220 milliards de dollars de pertes. Derrière les normes phytosanitaires se jouent donc l’alimentation, les revenus ruraux, la biodiversité et la capacité de l’Afrique à commercer.

Par Marianne IWANI

Il existe des crises qui occupent immédiatement les écrans et d’autres qui avancent presque sans bruit. Un insecte invasif, un champignon, une bactérie ou un virus végétal ne provoquent pas toujours d’images spectaculaires. Ils peuvent pourtant détruire une récolte, fragiliser une filière, fermer un marché d’exportation et réduire à néant plusieurs années d’investissement agricole.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, jusqu’à 40 % de la production agricole mondiale est perdue chaque année à cause des ravageurs et des maladies des plantes. Les pertes économiques dépassent 220 milliards de dollars par an, tandis que les seuls insectes envahissants coûtent au moins 70 milliards de dollars aux économies mondiales. Ces chiffres devraient suffire à faire sortir le phytosanitaire des seuls laboratoires et services techniques pour l’inscrire à l’ordre du jour des gouvernements. Source : FAO

Car aucune souveraineté alimentaire n’est possible sans cultures saines. Produire davantage ne suffit pas. Encore faut-il protéger les récoltes, détecter rapidement les menaces, contrôler les frontières, sécuriser les semences et garantir que les produits agricoles peuvent circuler sans transporter des organismes nuisibles.

Libreville, bien plus qu’un rendez-vous de techniciens

Du 4 au 7 août 2026, Libreville accueille l’Atelier régional Afrique de la Convention internationale pour la protection des végétaux, la CIPV. La rencontre réunira les responsables des Organisations nationales de protection des végétaux de plus de quarante pays africains, des experts, des chercheurs et les principales institutions actives dans ce domaine.

L’objectif officiel est notamment d’examiner les projets de Normes internationales pour les mesures phytosanitaires, les NIMP, soumis à consultation. Les délégations africaines devront analyser ces textes, harmoniser leurs positions et faire entendre les réalités du continent avant leur adoption au niveau international. Source : CIPV

Cette discussion peut sembler très technique. Elle est, en réalité, profondément économique et politique.

L’agenda porte sur les agrumes, les semences de haricot, les pommes, les bananes, les cormes frais de taro, les agents de lutte biologique, la chenille légionnaire, les maladies du manioc ou encore la certification phytosanitaire du bois. Derrière chacun de ces produits se trouvent des agriculteurs, des entreprises, des emplois, des recettes d’exportation et des marchés à préserver.

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Déterminer comment une cargaison doit être inspectée, quel niveau de risque est acceptable, quelle méthode de traitement peut être utilisée ou quelle information doit accompagner un certificat revient à décider si un produit pourra entrer sur un marché, en sortir ou être bloqué à la frontière.

La question centrale est donc claire : comment empêcher les organismes nuisibles de voyager avec les marchandises sans bloquer les échanges dont les économies africaines ont besoin ?

Faciliter le commerce sans faciliter la propagation des ravageurs

La réponse ne peut pas être une accumulation de barrières administratives. Elle doit reposer sur la science, la transparence, la rapidité des alertes, la qualité des laboratoires, la formation des agents et la confiance accordée aux certificats phytosanitaires.

Cette confiance est également l’une des conditions de réussite de la Zone de libre-échange continentale africaine. La ZLECAf restera une architecture commerciale incomplète si un produit accepté dans un pays est systématiquement suspecté dans le pays voisin, si les méthodes de contrôle ne sont pas reconnues ou si certains États ne disposent pas des moyens nécessaires pour détecter et signaler une menace.

Les normes phytosanitaires ne doivent pas devenir des instruments de protectionnisme déguisé. Mais leur affaiblissement exposerait les agricultures africaines à des risques considérables. Le véritable enjeu consiste donc à établir des règles communes tout en donnant à chaque pays les capacités techniques de les appliquer.

La numérisation constitue, à cet égard, une avancée stratégique. En mars 2026, cent pays échangeaient déjà des certificats phytosanitaires électroniques par l’intermédiaire du système ePhyto de la CIPV. Le volume moyen atteignait environ 300 000 certificats par mois, soit une progression de 20 % par rapport aux 250 000 échanges mensuels précédemment enregistrés. Source : CIPV

Le Gabon est directement concerné. Un programme de 3,5 millions d’euros, prévu sur quatre ans, accompagne la numérisation des échanges phytosanitaires entre l’Union européenne et cinq pays d’Afrique centrale : le Cameroun, le Tchad, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo et le Gabon. L’enjeu est de rendre les systèmes nationaux interopérables, plus rapides et plus fiables. Source : CIPV

Un certificat électronique n’est pas seulement un document dématérialisé. Il réduit les risques de fraude et de falsification, accélère les contrôles, améliore la traçabilité et permet aux autorités d’échanger des informations en temps réel.

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Une dynamique africaine à consolider

L’Afrique ne part pas de zéro. Le Programme phytosanitaire africain de la CIPV a déjà permis de former plus de 650 agents à la surveillance des organismes nuisibles. Avec le lancement de sa troisième phase en juillet 2026, le programme couvre désormais 38 pays, dont le Gabon. [Sources : CIPV, bilan du programme]

Ces résultats sont encourageants. Mais une formation ponctuelle ne remplace pas un système permanent. La surveillance phytosanitaire exige des agents présents sur le terrain, des laboratoires capables d’identifier rapidement un organisme suspect, des bases de données fiables, des protocoles d’urgence et des budgets nationaux prévisibles.

Le temps est un facteur décisif. Lorsqu’un ravageur est détecté tardivement, l’éradication devient plus coûteuse, parfois impossible. Une alerte rapide peut sauver une filière ; une information retenue ou mal transmise peut, au contraire, exposer plusieurs pays.

Libreville devra donc aborder la question du partage des données. La transparence ne doit pas être perçue comme un aveu de faiblesse. Signaler rapidement un foyer est un acte de responsabilité envers ses producteurs, ses voisins et ses partenaires commerciaux.

Pour le Gabon, une responsabilité nationale

Accueillir cet atelier constitue une reconnaissance pour le Gabon. Le pays peut conforter sa position de plateforme de dialogue en Afrique centrale et contribuer à la construction d’une position africaine plus cohérente sur les futures normes internationales.

Mais cette visibilité crée aussi une responsabilité. Le Gabon doit profiter de la rencontre pour examiner lucidement ses propres capacités : surveillance du territoire, contrôle aux frontières, diagnostic, équipements des laboratoires, numérisation des procédures, collecte des données, formation des agents et coopération avec les filières agricoles.

L’enjeu est d’autant plus important que la dépendance alimentaire du pays demeure élevée. Selon les données reprises par la FAO au Gabon, plus de 80 % des besoins alimentaires sont couverts par des importations, pour une facture estimée, selon les années, entre 400 et 450 milliards de francs CFA. Dans le même temps, l’agriculture contribue encore à moins de 4 % du produit intérieur brut. Source : FAO Gabon

Développer la production locale est donc indispensable. Mais cette ambition resterait fragile sans protection sanitaire des semences, des pépinières, des cultures et des circuits de commercialisation. Il serait économiquement incohérent d’investir dans de nouvelles exploitations sans investir simultanément dans les moyens permettant de les protéger.

À Nkok, le bois rappelle l’importance du phytosanitaire

La santé des végétaux ne concerne pas uniquement l’alimentation. Elle touche aussi les forêts et le commerce du bois.

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Le Gabon dispose de plus de 23 millions d’hectares de forêts, couvrant environ 88 % de son territoire. En 2023, la filière forestière représentait approximativement 3,2 % du PIB, 6 % des exportations et près de 15 000 emplois. [Sources : FAO, Banque mondiale]

L’activité prévue à la Zone d’investissement spéciale de Nkok, située à une trentaine de kilomètres de Libreville, rappellera cette dimension. Pour vendre du bois transformé sur les marchés internationaux, le Gabon doit être capable de garantir que les produits exportés respectent les exigences phytosanitaires des pays destinataires.

La certification, le traitement du bois, la traçabilité et la fiabilité des contrôles sont donc des éléments de compétitivité. Une interception répétée de cargaisons peut dégrader la réputation d’une filière, provoquer des restrictions et entraîner des pertes financières importantes.

Protéger les végétaux, c’est ainsi protéger simultanément les cultures, les forêts, les emplois industriels et les recettes d’exportation.

Mesurer les résultats après les discours

Le succès de l’atelier de Libreville ne devra pas être évalué uniquement au nombre de délégations présentes, de discours prononcés, de communiqués publiés ou de photographies officielles.

Il devra se mesurer à la qualité de la position africaine sur les projets de normes, à la précision des recommandations adoptées et, surtout, à leur traduction dans les politiques nationales.

Combien de pays actualiseront réellement leurs plans de surveillance ? Combien de laboratoires seront renforcés ou mis en réseau ? Combien d’agents supplémentaires seront formés ? Quels États adopteront effectivement ePhyto ? Quels budgets seront consacrés au diagnostic et à l’alerte précoce ? Quel mécanisme permettra d’évaluer les progrès trois, six et douze mois après la clôture de l’atelier ?

Les recommandations de Libreville gagneraient à être accompagnées d’indicateurs, d’échéances, de responsabilités clairement attribuées et d’un dispositif régional de suivi. Sans calendrier ni financement, les engagements risquent de rester des intentions.

Protéger les végétaux, ce n’est pas seulement préserver des feuilles, des fruits ou des arbres. C’est protéger l’alimentation, les revenus des producteurs, les emplois, les devises, les forêts et la capacité de l’Afrique à commercer selon des règles qu’elle contribue elle-même à définir.

Libreville a l’occasion de transformer une évidence scientifique en priorité politique. Il faudra ensuite transformer cette priorité en budgets, en laboratoires, en données, en agents formés et en décisions applicables.

L’Afrique ne manque pas de discours sur la souveraineté alimentaire. À Libreville, elle doit montrer qu’elle sait aussi protéger ce qui la rend possible.

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