Interview

Gabon : l’honorable Justine Judith Lekogo évalue un an de mandat du président Oligui Nguema

Un an après l’arrivée au pouvoir du président Brice Clotaire Oligui Nguema, où en est le Gabon ? Entre le rachat d’Assala Energy, la révision budgétaire et les attentes sociales toujours vives, l’honorable députée Justine Judith Lekogo livre un diagnostic équilibré. Économiste de formation et élue de Franceville, elle salue des avancées réelles mais interpelle sur l’urgence du pouvoir d’achat, de la santé et de l’emploi. Dans un contexte de marges budgétaires sous tension, elle plaide pour une gouvernance plus efficace et plus proche des réalités quotidiennes.

1. Le président a mis l’accent sur la souveraineté économique : rachat d’Assala Energy, hausse du budget national. Selon vous, quels sont les principaux acquis et les défis qui restent à relever ?

Je pense qu’il faut reconnaître objectivement qu’il y a eu une volonté affirmée de reprendre progressivement le contrôle de certains leviers stratégiques de notre économie. Le rachat d’Assala Energy traduit cette ambition de souveraineté économique et énergétique. Il y a également eu une volonté d’investissement dans les infrastructures structurantes et de modernisation de l’action publique.

Mais aujourd’hui, les réalités économiques internationales et nationales imposent davantage de prudence. La nouvelle loi de finances rectificative ramène le budget de l’État autour de 5 495,2 milliards FCFA contre près de 6 400 milliards prévus initialement, avec une croissance revue à la baisse de 6,5 % à 4,5 %.

Cela montre que malgré les ambitions affichées, notre économie reste fortement exposée aux contraintes budgétaires et aux fluctuations extérieures. Les défis restent donc énormes : maîtrise de la dette, diversification économique, création d’emplois durables et surtout amélioration concrète des conditions de vie des populations.

Les Gabonais veulent désormais que cette souveraineté économique se ressente dans leur quotidien : dans le panier de la ménagère, dans le pouvoir d’achat, dans l’accès à l’eau, à l’électricité et aux soins.

2. Le sujet de l’emploi des jeunes reste central. Quelles actions concrètes avez-vous observées depuis un an dans ce secteur, et quelles attentes demeurent insatisfaites ?

Des efforts ont été engagés, notamment à travers certains recrutements dans la fonction publique, les chantiers d’infrastructures qui ont créé des emplois temporaires et plusieurs initiatives en faveur de l’entrepreneuriat des jeunes.

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Cependant, il faut reconnaître que cela reste insuffisant face à l’ampleur du chômage. Beaucoup de jeunes diplômés continuent d’attendre une véritable insertion professionnelle.

Avec la révision à la baisse de la croissance économique, il devient encore plus urgent de soutenir les secteurs capables de créer massivement des emplois productifs : agriculture, transformation locale, numérique, PME et économie verte.

Le véritable défi aujourd’hui est de construire une économie moins dépendante de la dépense publique et davantage tournée vers la production et l’initiative privée.

3. La cherté de la vie est souvent au cœur des préoccupations. Quelles mesures sociales vous paraissent les plus importantes prises par le gouvernement, et que peut-on en mesurer aujourd’hui ?

Le gouvernement a tenté d’apporter certaines réponses sociales, notamment à travers des subventions, des annonces sur le contrôle des prix et des investissements publics.

Mais soyons honnêtes : aujourd’hui, beaucoup de Gabonais souffrent encore énormément. Le coût de la vie reste très élevé et les populations ont parfois le sentiment que les infrastructures avancent plus vite que l’amélioration de leurs conditions sociales.

Avec la baisse des prévisions budgétaires dans la loi de finances rectificative, il faudra désormais hiérarchiser davantage les priorités publiques. Et selon moi, la priorité absolue doit être le social : alimentation, santé, eau, électricité et soutien direct au pouvoir d’achat.

Il y a également les difficultés liées à la CNAMGS. Plusieurs structures hospitalières et pharmacies rencontrent des problèmes de paiement, ce qui complique l’accès aux soins pour les populations et crée une inquiétude légitime.

4. Ancienne ministre déléguée aux Finances et économiste, quels changements qualitatifs ou structurels avez-vous constatés dans le système éducatif gabonais depuis un an ?

Il y a une volonté visible de réhabiliter certaines infrastructures scolaires et universitaires ainsi qu’un effort de modernisation.

Mais les difficultés structurelles demeurent importantes : insuffisance des établissements, surcharge des salles de classe, manque d’enseignants dans certaines zones et inadéquation entre les formations et les besoins réels du marché de l’emploi.

Dans un contexte budgétaire plus contraint, nous devons surtout améliorer l’efficacité de la dépense publique éducative et orienter davantage notre système vers les formations techniques, professionnelles et numériques capables de préparer les jeunes aux réalités économiques actuelles.

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5. En tant que députée élue du deuxième arrondissement de Franceville, comment évaluez-vous, de façon factuelle, l’évolution du fonctionnement des institutions depuis un an, notamment avec l’adoption de la nouvelle Constitution et le retour du bicamérisme ?

Nous avons connu des avancées institutionnelles importantes avec l’adoption de la nouvelle Constitution et le retour du bicamérisme, qui traduisent une volonté de réorganisation de l’État.

Maintenant, le véritable enjeu sera l’efficacité concrète des institutions. Les populations attendent des institutions fortes, mais surtout utiles, proches des réalités quotidiennes et capables de répondre rapidement aux préoccupations sociales.

Dans un contexte économique plus difficile, la qualité de la gouvernance et la crédibilité des institutions deviennent encore plus essentielles pour maintenir la confiance des citoyens et des investisseurs.

6. Toujours en votre qualité de députée, comment interprétez-vous l’arrestation de l’opposant Alain-Claude Bilic-Bly-Nze dans le contexte démocratique actuel ?

Je pense qu’il faut être très prudent sur ces questions. Dans un État de droit, toute procédure judiciaire doit suivre son cours dans le respect des droits de chacun et de l’indépendance de la justice.

Mais il est également important de préserver un climat démocratique apaisé. Le Gabon sort d’une période sensible de son histoire politique et les populations attendent aujourd’hui plus de stabilité, de dialogue et d’unité nationale.

Le plus important est que la justice reste crédible, impartiale et transparente afin d’éviter toute interprétation politique des procédures engagées.

7. Vous qui avez fait de la lutte contre la corruption un combat personnel, quels résultats tangibles pouvez-vous retenir un an après les engagements forts pris par le président dans ce domaine ?

Il faut reconnaître qu’il y a eu des signaux forts envoyés par les autorités avec plusieurs contrôles, audits et procédures engagées.

Cependant, les Gabonais attendent désormais des résultats encore plus visibles et durables. Dans un contexte de contraction budgétaire, chaque franc public doit être utilisé avec rigueur.

La lutte contre la corruption doit devenir une culture permanente de gestion publique : transparence des marchés publics, contrôle des dépenses, évaluation des politiques publiques et sanctions équitables.

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8. Le Gabon a renoué avec plusieurs instances internationales et multiplié les visites officielles. Quels effets concrets ce rayonnement a-t-il sur le développement intérieur ?

Le retour du Gabon sur la scène internationale est positif. Cela améliore l’image du pays, rassure certains partenaires et peut favoriser les investissements.

Mais le contexte économique actuel nous oblige à aller au-delà du symbole diplomatique. Les populations veulent des résultats concrets : plus d’investissements productifs, plus d’emplois, plus de transferts de compétences et de meilleures infrastructures sanitaires et éducatives.

Le rayonnement international doit maintenant produire des effets tangibles dans la vie quotidienne des Gabonais.

9. Quelle note globale donneriez-vous au président Brice Clotaire Oligui Nguema pour cette première année de mandat ?

Je dirais qu’il faut avoir une lecture équilibrée. Il y a eu une volonté politique visible, des réformes institutionnelles importantes et plusieurs projets structurants lancés.

Mais il y a aussi des attentes sociales très fortes qui restent encore insatisfaites, notamment sur le coût de la vie, l’accès aux soins, l’eau, l’électricité et l’emploi.

Les révisions budgétaires récentes montrent également que les marges financières de l’État sont plus contraintes qu’attendu. Cela impose désormais davantage de priorisation, de rigueur et d’efficacité dans l’action publique.

Je donnerais donc une note d’encouragement, avec une exigence forte de résultats sociaux plus concrets.

10. Pour finir, si vous deviez résumer cette année en trois forces et deux points de vigilance, quels seraient-ils ?

Les trois forces :

• Une volonté politique visible de transformation ;

• Le lancement de plusieurs projets structurants ;

• Le retour du Gabon sur la scène diplomatique internationale.

Les deux points de vigilance :

• L’urgence sociale : vie chère, santé, emploi et pouvoir d’achat ;

• La nécessité d’une gouvernance plus efficace, plus sobre et davantage connectée aux réalités du terrain, surtout dans un contexte de réduction des marges budgétaires.

Les populations veulent aujourd’hui des résultats concrets, rapides et visibles dans leur quotidien. C’est cela qui renforcera durablement la confiance.

Propos recueillis par Roger BIÈRE

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