Ces jeunes qui réinventent la création gabonaise

Ils ont grandi avec des ciseaux, des cahiers de croquis ou des podiums en ligne de mire. Ils n’ont pas connu l’époque des pionniers, mais ils marchent sur leurs traces. Stylistes, blogueuses, mannequins : la nouvelle génération refuse le silence. Elle prend la parole, crée, et défile.
Madame Luc, la reine de la forêt
Derrière le nom « Madame Luc » se cache une évidence : celle d’une jeune femme qui a transformé ses propres fragilités en une force créative inébranlable. À l’état civil, elle s’appelle Nyambhat Mendome Riopelle Xenia. Mais c’est sous son nom d’artiste qu’elle défie les codes.
Tout a commencé par une frustration intime. « Je suis physiquement réduite », confie‑t‑elle. En grandissant, elle a toujours eu du mal à trouver des vêtements adaptés à sa morphologie. Sa corpulence n’est pas la même à droite qu’à gauche. Même se chausser était un calvaire. Alors elle a pris les choses en main : « Savoir que je peux prendre un tissu et réaliser moi‑même un vêtement vu en boutique, sans subir ce qu’on m’impose. Voilà ce qui m’a attirée. »
Sa mère l’a toujours soutenue, lui offrant sa première petite machine à coudre. Son père, en revanche, n’a jamais accepté ce choix : il la voyait magistrate. Elle s’ennuie dans ses études de commerce international, abandonne le costume pour enfiler celui, bien plus exigeant, de créatrice. Aujourd’hui, elle ne regrette rien : « J’aime ce que je fais, et c’est l’essentiel. »
À l’école de Nzeng‑Ayong, elle découvre que la création ne se résume pas à poser un tissu et le découper. « Il y a des calculs, des techniques. Le patronage, le moulage… J’ai compris que la mode n’est pas seulement un art, mais aussi une science. » En première année, contre toute attente, elle participe au FEMOGA et décroche la deuxième place. « On dit souvent que la chance sourit aux audacieux. »
Ce prix lui ouvre les portes du Maroc. Là‑bas, elle apprend les techniques de confection du sarouel, la pose artisanale des dentelles, et rencontre d’autres communautés africaines. C’est son premier voyage hors du Gabon. « Une très belle expérience. »
Son surnom, « la reine de la forêt », lui est donné par ses condisciples dès sa première robe. « Je travaillais beaucoup avec les plantes, et cela m’a toujours réussi. » Lors d’un défilé, un styliste arrive avec un vêtement orné de palmier. Quelqu’un chuchote : « Encore une œuvre de Madame Luc, elle nous ramène toute la forêt. » Aujourd’hui, dès qu’on voit du végétal sur un podium, on pense à elle.
Sa marque s’appelle « Abiale », qui signifie « la naissance » en fang. « La mode a fait naître beaucoup de choses en moi. Je me suis retrouvée dans ce que je voulais vraiment faire. »
Sa première collection, « Terre de femmes », honore celles qui donnent la vie. Elle utilise des coques de noisettes, des peaux de tubercules, des matériaux venus de la terre.
La seconde, « Ombre et Lumière », naît d’une période sombre : une robe de mariée entièrement noire, que certains appellent « la veuve noire ». Un cri, mais aussi un espoir : après l’ombre vient la lumière.
La troisième collection, prévue pour juillet, sera tout en couleurs. « On lâche tout et on s’amuse. »
Son processus créatif ? Impossible à décrire. Elle contemple la forêt devant sa maison à Owendo, et l’idée surgit. « Les pièces Abiale ne suivent pas un processus défini. Elles viennent avant tout d’inspirations. »
Son rêve, dans dix ans ? Avoir sa propre maison de haute couture au Gabon, pour faire rayonner le pays tout en restant chez elle. Elle en est convaincue : l’environnement gabonais peut favoriser cette ambition, à condition que les moyens suivent. « La difficulté, au Gabon, c’est que le Gabonais n’aime pas assez consommer local. On croit toujours que ce qui vient d’ailleurs est mieux fait. Pourtant, nous avons une réelle expertise locale. »
Sa philosophie tient en une phrase : « Ne jamais baisser les bras. Rien n’est facile dans la vie. Il faut s’armer de courage et aller jusqu’au bout. Même si le résultat n’est pas celui espéré, au moins il n’y aura pas de regret. » Madame Luc ne lâche rien. La forêt, elle, lui rend bien.
Roger BIÈRE



