Gabon : Ghislaine Regnongo, « Protéger Loango, c’est aussi créer des emplois et faire vivre nos famille »

Du 23 au 29 juin 2026, le parc national de Loango, à Iguéla, a accueilli la deuxième édition de ses Journées portes ouvertes. Porté par l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), les communautés locales et plusieurs partenaires, ce rendez-vous entend rapprocher les Gabonais de leur patrimoine, stimuler un tourisme responsable et démontrer que conservation et développement peuvent avancer de concert. Ghislaine Regnongo, promotrice de l’événement et originaire d’Iguéla, en présente les enseignements et les ambitions.
Propos recueillis par Marianne IWANI
LA CONSERVATION COMME LEVIER DE DÉVELOPPEMENT
Comment est née l’idée d’organiser ces Journées portes ouvertes au parc national de Loango ?
L’idée de départ était simple : montrer que la conservation n’est pas un frein à l’économie. Au contraire, la préservation d’un parc national comme Loango peut devenir un véritable levier de développement pour les communautés locales. Les écogardes et les populations d’Iguéla peuvent travailler main dans la main, créer de la valeur et préserver la biodiversité.
Pourquoi avoir choisi, dès la première édition, le parc national de Loango et, plus précisément, la localité d’Iguéla ?
Le choix de Loango et d’Iguéla ne doit rien au hasard. D’abord, parce qu’il est personnel : je suis originaire de Loango, d’Iguéla, où vit encore toute ma famille. C’est une terre ancestrale. Avant d’être présenté comme « The Last Eden », ce territoire était déjà notre maison, avec notre histoire et nos coutumes.
Ensuite, Loango est unique au monde. Où ailleurs peut-on voir des éléphants, des buffles et des hippopotames sur la plage, avec la forêt et la savane en arrière-plan ? Cette faune et cette flore constituent un patrimoine exceptionnel.
Enfin, Iguéla est la porte d’entrée. Si nous voulons que le tourisme profite réellement aux Gabonais, nous devons commencer par les communautés qui vivent aux côtés du parc depuis toujours. Il était donc logique de lancer les Journées portes ouvertes ici, avec les premiers gardiens de ce trésor. Loango, c’est « l’Afrique en miniature » : en une journée, on y découvre la plage, la savane, la forêt et les lagunes. Iguéla en est l’âme, avec son accueil, ses piroguiers, ses contes et sa pêche. Nous ne proposons pas seulement un paysage, mais une rencontre entre l’être humain et la nature.
DES OBJECTIFS CLAIRS, UN PUBLIC D’ABORD GABONAIS
Quels sont les trois principaux objectifs poursuivis à travers cette initiative ?
Le premier est de redonner espoir aux communautés. Le Gabon est certes peu peuplé, mais des populations vivent sur ces terres depuis des générations. Des villages comme Ntchongorové refusent de se laisser dépérir. Nous voulons leur montrer que le parc voisin peut être une chance, et non une contrainte.
Le deuxième objectif est d’investir dans la jeunesse. Elle est dynamique : elle peut fournir les futurs guides, écogardes et entrepreneurs du tourisme. Nous voulons lui donner envie de rester, de se former et de devenir actrice de la conservation de nos parcs.
Le troisième est de changer les regards : faire comprendre aux Gabonais que préservation et économie peuvent avancer ensemble. Protéger Loango, c’est aussi créer des emplois et faire vivre nos familles.
À quels publics ces journées s’adressent-elles en priorité ?
La première cible, c’était nous : les Gabonais. Nous avons voulu nous adresser en priorité aux populations de l’Ogooué-Maritime, aux familles, aux scolaires et à tous ceux qui vivent près de Loango sans avoir encore eu l’occasion d’y entrer. Avant de promouvoir le Gabon à l’international, les Gabonais doivent d’abord s’approprier leur patrimoine.
Dans un second temps, nous nous adressons aussi au public international, afin de montrer qu’une autre dynamique est à l’œuvre au Gabon : celle d’un tourisme responsable, porté par les communautés. Le mot d’ordre est simple : venez visiter le Gabon autrement, en rencontrant les habitants, en comprenant l’histoire des lieux et en consommant local.
UNE IMMERSION ENTRE NATURE, CULTURE ET SAVOIR-FAIRE
Quelles découvertes et quelles activités avez-vous proposées aux visiteurs ?
Nous voulions que ces journées soient une véritable immersion, et non une simple visite. Côté nature, les visiteurs ont pu participer à des safaris terrestres et lagunaires, afin d’observer la faune de Loango dans son milieu. Côté culture, nous avons organisé chaque soir des veillées de danses et de musiques traditionnelles, autour notamment du Bwiti et du djembé, avant les concerts de clôture. L’objectif était de montrer que notre culture est vivante.
Sur le plan économique, des stands de produits du terroir ont valorisé les producteurs d’Iguéla et de l’Ogooué-Maritime. D’autres espaces présentaient le quotidien des écogardes, leur travail et leurs défis. Nos pêcheurs ont, eux aussi, joué un rôle essentiel en ravitaillant chaque jour les Journées portes ouvertes. Il fallait montrer que le parc et le village vivent ensemble, au quotidien.
Au-delà de la visite touristique, quelle expérience souhaitiez-vous faire vivre aux participants ?
Nous voulions d’abord susciter l’envie de revenir, car Loango ne se découvre pas en une seule fois : il y a tant à voir, à raconter et à faire qu’une visite en appelle dix autres.
Nous voulions aussi faire passer un message : la modernité et la tradition ne doivent pas être opposées, mais conciliées au service du mieux-vivre ensemble. Loango, ce sont à la fois les pirogues et les 4 × 4, les contes du village et les connaissances scientifiques des écogardes.
Enfin, nous souhaitions que chaque visiteur reparte avec un peu de Loango en mémoire : un paysage, une rencontre, une danse, une odeur… Quelque chose qui demeure et donne envie de parler autrement du Gabon.
Quelles richesses naturelles et culturelles teniez-vous particulièrement à mettre en lumière ?
Loango est souvent présenté comme un joyau naturel, et c’est vrai. Mais, au-delà des images d’éléphants sur la plage que l’on voit dans les revues touristiques, d’autres richesses méritent d’être révélées. La première est la culture qui entoure le parc : les rites, les contes et les savoirs, le Bwiti, les danses, ainsi que la manière dont nos ancêtres vivaient avec la forêt et la lagune sans les détruire. Cette mémoire est un trésor.
La deuxième richesse, ce sont les habitants de Loango : le pêcheur d’Iguéla qui connaît chaque courant, la femme qui transforme le poisson, le jeune qui veut devenir écogarde. Ces femmes et ces hommes aiment profondément leur faune et leur flore. Ils n’ont pas besoin d’un guide pour savoir où passe l’éléphant ou quand arrive le lamantin. Loango sans ses habitants ne serait qu’un décor ; avec eux, il devient une histoire vivante.
OUVRIR LE PARC SANS LE FRAGILISER
Comment concilier l’ouverture au public, le développement du tourisme et la protection de la biodiversité ?
Nous ne pouvons pas le faire sans l’ANPN, l’Agence nationale des parcs nationaux. Ces Journées portes ouvertes sont, à l’origine, une initiative de l’Agence, qui a choisi d’y associer les communautés. Celles que je représente ont pleinement adopté cette vision. L’ANPN joue donc un rôle technique et logistique central.
Conformément à la loi n° 003/2007 du 27 août 2007 relative aux parcs nationaux, il s’agit à la fois de protéger et de valoriser le patrimoine naturel et culturel. Ce double mandat guide notre action.
Sur la protection : l’ANPN détermine les zones ouvertes au public, prépare en amont les autorisations et les fiches d’accès touristiques, puis fixe le nombre maximal de visiteurs afin de ne pas perturber l’écosystème.
Sur l’impact : pour limiter l’empreinte carbone et réguler les flux, les touristes sont transportés depuis Port-Gentil et Omboué jusqu’à la brigade de faune d’Iguéla dans des véhicules adaptés du parc. Cela évite la multiplication des voitures.
Sur la valorisation : les JPO sensibilisent le public aux métiers et aux enjeux de la conservation, font connaître la culture et les produits du terroir du département d’Etimboué, et permettent de lever des fonds pour des projets communautaires : tourisme local, manuels scolaires pour l’école de Ntchongorové et médicaments pour son dispensaire.
Concilier ces exigences, c’est donc protéger par la loi, éduquer par la sensibilisation et développer avec les communautés. L’encadrement de l’ANPN est indispensable pour le garantir.
Quelles mesures concrètes ont garanti le respect de l’environnement et la sécurité des visiteurs ?
Pour l’environnement : les flux ont été limités au moyen de quotas de visiteurs, de zones d’accès validées et d’un transport groupé depuis Port-Gentil et Omboué afin de réduire l’impact.
Pour la sécurité : chaque groupe a été accompagné par des écogardes formés. Les accès se sont effectués uniquement sur autorisation et avec une fiche touristique.
Pour la préservation : les visiteurs ont été sensibilisés avant leur entrée dans le parc et soumis aux règles définies par le gestionnaire. Le principe est simple : ouvrir pour faire découvrir, mais toujours dans le respect de la loi et de la nature.
Quelle place les populations d’Iguéla et les communautés environnantes ont-elles occupée dans la réussite de l’événement ?
Elles ont été au cœur de l’organisation. Elles n’ont pas joué les figurantes : elles ont été pleinement actrices. D’abord par leur engouement et leur bénévolat. Des jeunes, des femmes et des anciens ont donné de leur temps pour accueillir, guider et animer.
Ensuite, elles ont apporté leurs talents. Des producteurs locaux ont tenu des stands de produits du terroir. Des ateliers destinés aux enfants du village ont été animés par la grande artiste Annie-Flore Batchiellilys, dans un esprit de transmission culturelle.
Enfin, l’événement a eu un impact économique direct, avec des emplois créés pendant les JPO pour des guides, des cuisiniers, des transporteurs et des artisans. Sans les communautés d’Iguéla, ces journées n’auraient pas eu d’âme. Elles ont démontré que le tourisme peut se construire avec les populations, et non simplement à côté d’elles.
RETOMBÉES, PARTENARIATS ET AVENIR
Quel premier bilan tirez-vous de cette édition, notamment pour l’image du parc et de la destination Gabon ?
Les JPO ont changé le regard porté sur Loango. Nous sommes sortis du cliché du parc considéré comme un sanctuaire fermé. Les visiteurs ont découvert un Loango vivant et accessible, où la nature et l’être humain cohabitent. Ils ont vu les écogardes au travail, les chercheurs et les communautés. Le parc n’est plus seulement un joyau naturel : il devient une histoire humaine.
Ces journées ont également proposé une autre carte postale du Gabon : un pays qui concilie modernité et tradition, protège sa biodiversité et s’ouvre aux visiteurs. Les images des safaris, des danses et des produits du terroir ont circulé. Des Gabonais de Port-Gentil, d’Omboué et d’ailleurs nous ont confié qu’ils ignoraient que leur pays recelait une telle beauté.
En sept jours, nous avons réussi ce que certaines campagnes peinent à accomplir en trois mois : donner envie de découvrir, de respecter et de revenir. L’impact le plus fort, ce sont des Gabonais fiers de Loango et des visiteurs désireux de parler autrement du Gabon.
Quels partenaires institutionnels, techniques ou privés vous ont accompagnés lors de cette deuxième édition ?
Les Journées portes ouvertes n’auraient pas pu voir le jour sans le soutien de nombreux partenaires. Sur le plan institutionnel, je tiens à saluer l’engagement du président de l’Assemblée nationale, Michel Régis Onanga M. Ndiaye, ainsi que celui des députés et des sénateurs du département d’Etimboué. Leur présence et leur soutien ont donné une force politique à l’événement.
Sur les plans technique et privé, je remercie Africa United pour son accompagnement, Prix Import Carrefour pour sa généreuse dotation aux enfants du village, Fly Gabon pour la mobilité, ainsi que tous les médias qui ont relayé l’événement et permis de faire rayonner Loango bien au-delà de nos frontières. Cette union entre les institutions, le secteur privé et les médias a contribué à la réussite des JPO.
Quels ont été les principaux défis et les plus grandes réussites de l’organisation ?
Les défis et les réussites vont ensemble. Le principal défi consistait à concilier trois exigences : ouvrir le parc au public, garantir la sécurité des visiteurs et protéger la biodiversité. Sur le plan logistique, il a fallu réguler les flux, organiser le transport groupé depuis Port-Gentil et Omboué, et obtenir les autorisations de l’ANPN. C’était un pari.
La plus grande réussite est d’avoir relevé ce pari grâce aux communautés. L’engouement des populations d’Iguéla, le bénévolat, les stands et les ateliers proposés aux enfants avec Annie-Flore Batchiellilys ont donné une âme à l’événement.
Nous avons montré un Loango authentique, où la culture, la nature et les êtres humains se rencontrent. Au-delà de l’événement, la véritable réussite réside dans ses effets : des Gabonais fiers, des fonds levés pour l’école et le dispensaire de Ntchongorové, et des visiteurs repartis avec un peu de Loango en mémoire et l’envie de revenir. Finalement, le plus grand défi est devenu notre plus grande fierté.
Quels critères objectifs permettent de mesurer la réussite de cette deuxième édition ?
La sensibilisation : il faut mesurer le nombre de visiteurs, mais aussi examiner leur profil. Combien d’écoliers, d’étudiants et de familles de Port-Gentil ou d’Omboué ont fait le déplacement ? L’appropriation de l’événement par les communautés locales constitue un indicateur essentiel.
L’impact social : il se mesure au montant des fonds levés et à leur affectation effective — manuels pour l’école primaire, médicaments pour le dispensaire de Ntchongorové —, mais aussi aux emplois créés pour les jeunes et les femmes d’Iguéla.
La préservation : le respect des quotas et des zones validées par l’ANPN, ainsi que l’absence d’incident affectant la faune ou la flore, permettent de vérifier que l’ouverture n’a pas dégradé le parc.
La visibilité : il faut analyser la couverture médiatique et, surtout, l’image du Gabon et de Loango qui en ressort.
Si les résultats sont positifs sur ces quatre plans, nous pouvons parler de réussite. Au regard de l’engouement suscité, je pense que nous pouvons être fiers du bilan.
Envisagez-vous de pérenniser l’événement et de l’étendre à d’autres parcs nationaux du Gabon ?
Oui, sans hésitation. Ces Journées portes ouvertes à Loango–Iguéla ne doivent pas rester une initiative ponctuelle. Nous voulons en faire un rendez-vous annuel, attendu par les Gabonais comme par les visiteurs désireux de découvrir Loango–Iguéla autrement.
L’ambition est aussi d’étendre le modèle. Il repose sur une coopération entre l’ANPN, les communautés et le secteur privé, au service de la sensibilisation et du développement local. Pourquoi ne pas le reproduire dans les parcs nationaux des Plateaux Batéké, de l’Ivindo ou de Mayumba ? Chaque parc possède sa culture, sa faune et ses communautés.
L’objectif reste le même : faire découvrir, sensibiliser et permettre à chaque Gabonais d’être fier de son patrimoine naturel et d’en devenir un acteur. Loango–Iguéla a ouvert la voie ; nous voulons désormais que tout le Gabon suive.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Gabonais, aux touristes et aux partenaires susceptibles de rejoindre cette initiative ?
Aux Gabonais : Loango vous appartient. C’est votre patrimoine et votre fierté. Venez le découvrir et le protéger. Le tourisme commence chez nous : si nous aimons ce patrimoine, si nous le visitons et si nous en parlons, le monde entier voudra, lui aussi, venir le découvrir.
Aux touristes : venez vivre Loango, voir les éléphants sur la plage, les hippopotames dans le ressac et la forêt qui plonge dans l’océan. Mais venez avec respect : vous ne serez pas de simples visiteurs, vous deviendrez aussi des acteurs de la conservation.
Aux partenaires : rejoignez-nous. Cette initiative a montré que l’on peut conjuguer développement économique, préservation et impact social. Investir dans Loango et dans les JPO, c’est investir dans un Gabon durable et dans des communautés qui se mobilisent.
Ces journées nous ont appris une chose : lorsque les Gabonais, les institutions, le secteur privé et les acteurs de la conservation avancent ensemble, tout devient possible. Rendez-vous à la prochaine édition : Loango–Iguéla vous attend.



