Jimmy Ondo, de « hey Joe » à Bob Marley : le passeur oublié de la musique mondiale au Gabon

Chanteur, guitariste, compositeur, acteur et homme de scène, Jimmy Hubert Ondo mena une carrière profondément internationale. Ami et partenaire musical d’Alain Bongo, interprète d’une étonnante version disco-rock de « Hey Joe », il fut également le régisseur général des premiers concerts africains de Bob Marley, en janvier 1980 à Libreville. Sa disparition à Oyem emporte un acteur majeur, mais insuffisamment raconté, de l’histoire musicale gabonaise.
Par Louis-Philippe Mbadinga
Jimmy Ondo s’est éteint à Oyem des suites d’une maladie. La nouvelle endeuille le Woleu-Ntem, mais elle touche aussi une histoire culturelle gabonaise dont de nombreux chapitres restent à écrire. Car derrière l’artiste populaire se trouvait un homme aux multiples vies : enfant de diplomate, élève cosmopolite, polyglotte, comédien sur les scènes allemandes, chanteur de rock, de soul et de disco, passeur entre le Gabon et les grandes figures de la musique noire internationale.
Son nom complet, Jimmy Hubert Ondo, permet d’ailleurs de relier plusieurs archives qui semblaient jusqu’ici concerner des personnes différentes. Certaines le désignent comme Jimmy Ondo, d’autres comme Jimmy Hubert Ondo, et une célèbre légende photographique de LIFE mentionne simplement « Hubert Ondo from Gabon ». Il s’agit bien du même homme.
Un fils et frère de diplomate entre Rome et New York
Jimmy Ondo était le fils de Jean François Ondo, figure de la jeune diplomatie gabonaise et éphémère ministre des Affaires étrangères en 1963. Cette origine familiale explique en partie une enfance vécue au rythme des déplacements, des ambassades et des rencontres internationales.
Il avait été baptisé au Vatican par le pape Jean XXIII, épisode exceptionnel qu’il racontait volontiers. Quelques années plus tard, le 4 octobre 1965, il fut choisi parmi douze enfants représentant les différents continents pour recevoir la première communion lors de la messe célébrée par Paul VI au Yankee Stadium, à New York. Cette cérémonie se déroulait à l’occasion de la première visite d’un pape aux États-Unis.
Jimmy Hubert Ondo, identifié dans la légende originale de LIFE sous le nom de « Hubert Ondo from Gabon », figure parmi les jeunes communiants s’éloignant après avoir reçu l’hostie des mains de Paul VI au Yankee Stadium, le 4 octobre 1965. Photo : Bill Eppridge, LIFE Picture Collection/Getty Images. Portfolio TIME/LIFE. Droits réservés.
Cette image prend aujourd’hui une valeur particulière. Elle montre un jeune Gabonais placé, dès l’enfance, au croisement de la foi catholique, de la diplomatie et d’un monde en pleine
transformation. Jimmy Ondo devait conserver toute sa vie cette facilité à franchir les frontières. Il parlait plusieurs langues — notamment le français, l’anglais et l’allemand — et évoquait des périodes vécues ou étudiées aux États-Unis, en Allemagne, au Danemark et en Israël.
De la scène allemande aux écrans européens
Avant de s’imposer par la musique, Jimmy Ondo se fit connaître comme artiste de scène. Le 24 avril 1971, il interpréta William dans la première représentation en langue allemande de la comédie musicale américaine The Me Nobody Knows, présentée sous le titre Ich bin ich au Theater Bremen. Les archives universitaires allemandes conservent son nom dans la distribution de cette création consacrée aux rêves, aux difficultés sociales et aux espoirs de jeunes issus des quartiers populaires de New York.
Sa présence se prolongea à la télévision allemande. Sous le nom de Jimmy Hubert Ondo, il apparut notamment dans la série policière Hamburg Transit, puis dans le téléfilm Der schwarze Doktor en 1975, où il interprétait le docteur Claude Awala. Il figure également au générique du film Le Singe fou, sorti en 1986.
Cette carrière de comédien ne constituait cependant pas une activité séparée de la musique. Elle renforçait son sens de la présence, de la mise en scène et du contact avec le public. Jimmy Ondo appartenait à cette génération d’artistes complets pour lesquels chanter, jouer, danser, présenter un spectacle et organiser une production relevaient du même métier.
Jimmy Ondo, trait d’union avec l’univers de James Brown
L’une des meilleures preuves de sa place dans les circuits musicaux internationaux apparaît dans les mémoires du tromboniste et directeur musical Fred Wesley. Dans Hit Me, Fred: Recollections of a Sideman, l’ancien compagnon de James Brown raconte qu’après un concert à Douala, Jimmy Ondo invita l’équipe américaine à venir se produire au Gabon.
L’invitation se concrétisa avec des moyens exceptionnels : un avion d’Air Gabon fut envoyé pour transporter les artistes et leur matériel jusqu’à Libreville. Fred Wesley présente Jimmy comme leur interlocuteur et, une fois sur place, comme un musicien, chanteur, guitariste et acteur proche d’Alain Bongo.
Cet épisode révèle déjà la fonction que Jimmy assumera plus tard auprès de Bob Marley. Il n’était pas seulement l’artiste placé sous les projecteurs. Il savait aussi établir le contact, convaincre, accueillir et créer les conditions permettant à de grandes formations internationales de se produire au Gabon. Il était un passeur culturel.
Avec Alain Bongo, une amitié mise en musique
Bien avant l’exercice du pouvoir, Alain Bongo rêvait de musique. Sa fascination pour James Brown, la soul et le funk le rapprocha naturellement de Jimmy Ondo. Leur relation ne fut pas une simple collaboration de circonstance : elle reposait sur une amitié de jeunesse, une passion commune pour le rock et les musiques afro-américaines, ainsi que sur le désir de faire entrer le Gabon dans les grands circuits de production.
En 1976, les deux hommes enregistrèrent à Hambourg le 45-tours Si dans la vie / Restons Gabonais, restons Africains. Le disque associait aspiration internationale et affirmation identitaire. Son titre résumait déjà cette double appartenance : apprendre du monde sans cesser d’être gabonais et africain.
Jimmy Ondo contribua ainsi aux premières ambitions discographiques d’Alain Bongo, avant l’enregistrement par ce dernier de l’album funk A Brand New Man, entouré de musiciens liés à James Brown, dont Fred Wesley. Dans cette aventure, Jimmy fut à la fois l’ami, le partenaire artistique et l’un des hommes capables de relier Libreville aux studios européens et américains.
« Hey Joe », le manifeste rock de Jimmy Ondo
C’est toutefois en 1977 que Jimmy Ondo grava le disque qui résume le mieux son audace musicale : une reprise de « Hey Joe », standard popularisé mondialement par Jimi Hendrix.
L’artiste gabonais ne se contenta pas d’imiter Hendrix. Il transforma la chanson en une longue pièce disco-rock de 7 minutes et 45 secondes, portée par une basse dansante, des guitares électriques et une production adaptée aux pistes des discothèques européennes. Le maxi 45-tours, couplé au titre La Nuit, fut enregistré avec les Gibson Brothers — parfois crédités « Gybson Brothers » — et publié en Allemagne sous le label Spirit 2000.
Cette version place Jimmy Ondo dans une histoire singulière : celle des artistes africains qui, au cours des années 1970, réinterprétèrent le rock psychédélique, la soul et le funk sans abandonner leur propre sensibilité. Sa reprise de Hey Joe n’était donc pas une curiosité isolée. Elle témoignait d’une maîtrise des codes internationaux et d’une volonté de faire entendre une voix gabonaise dans un répertoire devenu universel.
La même année parurent Faisons l’amour et Quand tu ris. Ces chansons, plus mélodiques, bénéficièrent de différentes éditions européennes et canadiennes, notamment chez Polydor, Metronome et MCA. Elles montrent l’étendue de son registre : rockeur électrique sur Hey Joe, chanteur de charme et auteur de ballades sur Faisons l’amour, interprète de funk et de disco aux côtés d’Alain Bongo.
Bob Marley au Gabon : Jimmy Ondo, régisseur général oublié
Le rôle de Jimmy Ondo dans la venue de Bob Marley constitue peut-être la partie la plus injustement effacée de son parcours.
Les récits consacrés au séjour gabonais de Marley se sont longtemps concentrés sur Pascaline Bongo. C’est elle qui, après avoir rencontré le chanteur aux États-Unis en 1979, lui proposa de se produire au Gabon à l’occasion de l’anniversaire de son père, le président Omar Bongo. Cette initiative fut déterminante. Mais elle ne raconte pas, à elle seule, comment l’invitation devint un événement musical réalisable à Libreville.
L’enquête d’Anne-Sophie Jahn, publiée en 2021 sous le titre Bob Marley et la fille du dictateur, apporte une information capitale : Jimmy Ondo était le régisseur général du concert.
Ce titre ne désignait pas un rôle honorifique. Le régisseur général se trouve au point de rencontre entre l’artiste, son entourage, les techniciens, les organisateurs, les autorités et le lieu de
représentation. Il doit traduire les décisions en réalités concrètes, résoudre les difficultés de dernière minute et maintenir le dialogue lorsque les exigences artistiques se heurtent aux contraintes politiques ou logistiques.
Le projet initial prévoyait un grand concert dans un stade. Des inquiétudes apparurent toutefois autour de l’image révolutionnaire de Bob Marley et de l’influence que ses chansons pouvaient exercer sur la jeunesse. Le dispositif fut modifié : le grand rassemblement initialement envisagé céda la place à deux soirées gratuites au Gymnase omnisports Président-Bongo.
Personne ne voulait annoncer directement ce changement à Marley. La star jamaïcaine était réputée accessible, mais extrêmement sérieuse lorsqu’il s’agissait de son travail. C’est donc Jimmy Ondo qui fut envoyé dans sa suite d’hôtel pour lui transmettre la décision.
La scène rapportée par Anne-Sophie Jahn est saisissante. Au lieu d’exprimer sa colère, Marley aurait conduit Jimmy devant la baie vitrée de sa chambre pour contempler le soleil couchant. Il lui aurait simplement déclaré : « Viens voir ce coucher de soleil, je ne vais jamais l’oublier. » Déconcerté, Jimmy se tourna vers Gilly Gilbert, le cuisinier et proche du chanteur, qui lui expliqua que Marley acceptait le nouveau dispositif et qu’il n’oublierait jamais ce moment, parce qu’il allait donner son premier concert en Afrique.
Cette scène réhabilite Jimmy Ondo bien davantage qu’une longue liste de présences protocolaires. Elle montre que, lorsqu’il fallut parler d’artiste à artiste et porter la décision la plus délicate de toute l’organisation, c’est lui que l’on choisit.
Ce choix n’avait rien d’anodin. Jimmy connaissait les scènes européennes, parlait plusieurs langues, avait enregistré en Allemagne et fréquenté l’univers professionnel de James Brown. Il comprenait le caractère des artistes, les impératifs d’une production internationale et les réalités gabonaises. Marley n’avait pas devant lui un fonctionnaire venu réciter une décision administrative, mais un autre musicien capable d’en mesurer les conséquences.
Le premier concert eut lieu le 4 janvier 1980. Le public gabonais, encore peu familiarisé avec le reggae, se montra d’abord silencieux et presque médusé. Puis la musique fit son œuvre. Au fil des morceaux, notamment Africa Unite et No Woman, No Cry, l’assistance se libéra. Après le spectacle, de nombreux jeunes restèrent sur place, tandis que les techniciens démontaient le matériel au son de disques jamaïcains.
La seconde soirée, initialement annoncée pour le 5 janvier, fut perturbée par la pluie et reportée au lendemain. Les archives officielles de Bob Marley retiennent ainsi les dates des 4 et 6 janvier 1980 à Libreville. Ces deux prestations sont généralement considérées comme ses premiers concerts sur le continent africain, quelques mois avant sa participation historique aux célébrations de l’indépendance du Zimbabwe.
La pluie, le changement de calendrier, la réduction du lieu, les relations avec l’entourage des Wailers et l’information du public sont précisément le genre d’imprévus qu’une régie générale doit absorber. Même lorsque les archives ne détaillent pas chacune de ses interventions, la fonction confiée à Jimmy établit clairement qu’il se trouvait au cœur du dispositif.
L’histoire doit donc restituer à chacun sa place. Pascaline Bongo fut à l’origine de l’invitation. La famille présidentielle assura l’accueil et le financement. Alain Bongo reçut officiellement
Marley. Mais Jimmy Ondo fut la cheville ouvrière artistique et opérationnelle, le régisseur général et l’interlocuteur gabonais auquel on confia les moments les plus sensibles.
Il n’assista pas simplement aux concerts de Bob Marley : il contribua à les rendre possibles.
Ali, Frédéric et Jimmy : une mémoire à documenter
Jimmy Ondo appartenait également au cercle musical et amical formé autour d’Alain Bongo et, plus tard, du pianiste et compositeur Frédéric Gassita. Dans certains témoignages oraux, le sigle AFJ est interprété comme la réunion des prénoms Ali, Frédéric et Jimmy.
Cette mémoire mérite d’être recueillie, mais aussi présentée avec prudence. La structure aujourd’hui publiquement documentée porte le nom d’AFJ Productions et apparaît principalement comme le label du jazzman Frédéric Gassita. Aucun acte constitutif ancien accessible ne permet encore d’affirmer que Jimmy Ondo en fut juridiquement le cofondateur. Un article de Gabonreview lève l’équivoque précisant que derrière AFJ, c’est plutôt Ali, Frédéric et John.
L’hypothèse « Ali-Frédéric-Jimmy » peut donc être rapportée comme une légende provenant de leur entourage musical ou fans, mais non comme un fait administratif définitivement établi. Elle dit néanmoins quelque chose de réel : l’existence d’amitiés, de projets et d’une ambition artistique commune entre des hommes qui rêvaient de relier le Gabon aux grandes scènes du monde.
Une œuvre à sortir de l’oubli
La disparition de Jimmy Ondo doit conduire à dépasser les hommages de circonstance. Ses enregistrements, ses photographies, ses passages à la télévision allemande, son travail théâtral, les bandes de ses chansons et les témoignages de ceux qui l’ont accompagné devraient être inventoriés, restaurés et numérisés.
Sa carrière oblige aussi à corriger une vision trop étroite de l’histoire musicale gabonaise. Avant l’internet, avant les plateformes et bien avant la mondialisation numérique, Jimmy Ondo enregistrait à Hambourg, jouait sur des scènes allemandes, collaborait avec Alain Bongo, fréquentait l’entourage de James Brown et assurait la régie générale des concerts africains de Bob Marley.
De Rome à New York, de Brême à Hambourg, de Douala à Libreville, son itinéraire fut celui d’un Gabonais du monde. Sa voix, sa guitare et son sens de l’organisation firent de lui bien davantage qu’un chanteur à succès : un médiateur entre des cultures musicales, un homme capable de faire circuler les artistes, les sons et les idées.
Et s’il fallait choisir une seule image pour résumer cette vie, peut-être faudrait-il retenir celle-ci : Jimmy Ondo, face à Bob Marley, devant un soleil couchant sur Libreville, venu annoncer une difficulté et repartant avec la certitude que le concert aurait lieu.
Ce jour-là, le Gabon entrait dans l’histoire de Bob Marley. Jimmy Ondo en tenait la régie.



