
Avec la guerre au Moyen-Orient, les turbulences du marché pétrolier mondial ouvrent une fenêtre d’opportunité pour l’Afrique. Mais derrière les prix élevés se cachent des risques d’inflation galopante, de dépendance renforcée et de volatilité chronique. Analyse des enjeux de cette actualité avec l’économiste équato-guinéen José Antonio Ndong.
Comment la réduction de la production du pétrole dans le Golfe affecte-t-elle les producteurs africains ?
C’est une aubaine à court terme, clairement. Quand l’offre mondiale chute aussi brutalement, les prix s’envolent. Vous savez, avec le brut qui frôle les 100 dollars le baril, les gouvernements africains voient leurs rentrées fiscales exploser. Les revenus d’exportation augmentent d’un coup. Mais — et c’est important — ce bénéfice dépend entièrement de deux choses : d’abord, la capacité productive réelle de chaque pays. Ensuite, et c’est crucial, la stabilité politique interne pour vraiment en profiter.
Existe-t-il un risque de saturation du marché si l’Afrique augmente trop sa production ?
Oui, absolument. Et c’est là où ça devient piégeux. À court terme, bien sûr que l’Afrique bénéficie. Mais si les gouvernements, éblouis par ces prix élevés, décident d’augmenter massivement leur production, ils créent une bombe à retardement. Dès que le Moyen-Orient se stabilise et que l’offre revient, c’est l’effondrement : un excès de pétrole sur le marché et des prix qui s’écroulent. C’est ce qu’on appelle la « trampe de la dépendance » — un cycle infernal où l’Afrique devient prisonnier de la volatilité.
Le blocage du détroit d’Ormuz pose-t-il un risque pour l’Afrique, même indirectement ?
Bonne question. L’Afrique n’exporte pas par Ormuz, c’est vrai. Mais l’effet indirect est redoutable. Le blocus crée de l’incertitude, de la volatilité. Cela renchérit le transport maritime — les assurances montent, les routes se reconfigureront. Résultat ? Les exportations africaines deviennent moins compétitives. Et puis, les coûts logistiques explosent partout. C’est un effet domino qu’on ne voit pas au premier abord.
La Nigeria et autres producteurs africains peuvent-ils vraiment compenser le déficit du Golfe ?
Non, pas complètement. C’est honnête de le dire. Les capacités sont limitées. Et il ne faut pas oublier que les États-Unis et l’Europe libèrent souvent leurs réserves stratégiques dans ces crises. Du coup, l’Afrique fait face à une concurrence supplémentaire. Pour vraiment combler le vide laissé par le Golfe, il faudrait des investissements massifs en infrastructure — raffineries, pipelines, ports. C’est colossal et ça prend du temps.
Quel impact direct sur l’inflation et le coût de la vie pour les citoyens africains ?
Celui-là, malheureusement, on le voit très vite. Le diesel renchérit ? Les prix des engrais explosent. Et donc, le transport coûte plus cher, la nourriture monte à la vitesse de la lumière. Les coûts de production agricole explosent. Voilà, et qui paie ? Les familles pauvres, évidemment. Elles consacrent 50, 60 % de leurs revenus à manger. Pour eux, une hausse du prix du maïs, c’est dramatique. Cela crée des tensions sociales, des tensions politiques. Ça peut dégénérer en crises.
Quels secteurs souffriront le plus ?
L’agriculture d’abord — les engrais, le transport des récoltes, tout devient plus cher. Le transport public et privé, évidemment, car le diésel est partout. L’industrie légère aussi : la production textile, les plastiques, tout ce qui est intensif en énergie. En réalité, n’importe quel secteur qui dépend de l’énergie — et ils en dépendent tous, directement ou indirectement — va encaisser le coup immédiatement.
Comment les gouvernements africains devraient-ils utiliser cette conjoncture ?
C’est la question cruciale. Il y a urgence à diversifier. Et je parle sérieusement :
Premièrement, investir dans les énergies renouvelables — solaire, hydroélectricité. Le potentiel africain est colossal, vraiment.
Deuxièmement, développer des chaînes de valeur locales. Pourquoi exporter juste du brut ? Construisez des raffineries, de la pétrochimie locale. Créez de l’emploi, de la valeur ajoutée.
Troisièmement, miser sur d’autres secteurs : agriculture d’exportation avec plus de valeur ajoutée, tourisme, manufactures. Sortir de la mono-dépendance au pétrole.
Et enfin — c’est vital — créer des fonds de stabilisation. Quand les prix sont hauts, mettre de l’argent de côté pour les mauvaises périodes. La Norvège l’a fait. L’Afrique peut aussi.
Cette crise accélère-t-elle la transition énergétique africaine, ou renforce-t-elle la dépendance pétrolière ?
Honnêtement ? Ça dépend entièrement de la vision stratégique de chaque gouvernement. À court terme, le réflexe est tentant : profiter des prix hauts, augmenter la production pétrolière, faire rentrer de l’argent vite. Et ça renforce la dépendance.
Mais une gouvernement clairvoyant peut utiliser cette fenêtre pour accélérer les investissements en énergies renouvelables, réduire la vulnérabilité structurelle, construire une économie plus résiliente. C’est le choix stratégique.
En fin de compte, l’Afrique a une aubaine devant elle. La question n’est pas si elle bénéficie — elle bénéficie. La question est : comment l’utilise-t-elle ? Comme un pansement temporaire ? Ou comme le tremplin vers une indépendance énergétique réelle ?
Propos recueillis par Kevin Oswald DOUCKAGHA



