Banque africaine : « Il est important que l’Afrique puisse s’industrialiser »

Jean-Louis Ekra, ancien président de la Banque africaine d’import-export, président du Comité consultatif de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Comment devrait-on percevoir la Zone de libre-échange continentale africaine dans un contexte où l’industrialisation n’est pas encore véritablement développée ?
Je crois que, quand on regarde le monde, en réalité il y a plus d’intérêts à échanger avec son voisin qu’avec quelqu’un qui est très loin. Pour des raisons évidentes. Une marchandise qui est produite en Afrique, et qui est consommée en dehors du continent, est forcément plus cher qu’une marchandise qui est consommée à bas coût en Afrique et qui est consommée par le voisin. C’est une évidence. L’Afrique est le continent qui échange le moins avec lui-même. Ce n’est peut-être pas un hasard, parce que l’Afrique est le continent qui est le moins développé. Lorsque vous regardez le commerce entre les Européens, plus de 70 % de ce qui est produit en Europe est échangé avec d’autres pays européens. Vous prenez l’Asie, c’est la même chose, soit à peu près 60 %. Et l’Afrique, on est à peine à 16 %. Il y a à mon avis un lien entre le fait que nous ne soyons pas des économies intégrées et le fait que nous soyons aussi les économies les moins développées. La Zone de libre-échange nous donne une opportunité. Bien entendu, comme toutes les autres opportunités, cela peut être vu comme des problèmes pour certains. Avoir une zone beaucoup plus large de presque 1,5 d’habitants, où on peut produire à bas coût et vendre à un plus grand nombre de personnes, pourrait permettre à nos populations d’avoir du travail, à nos économies de mieux s’industrialiser, et puis de créer de la richesse localement.
On s’est toujours plaint du fait que nos matières premières étaient exportées brut et nous revenaient avec de la valeur ajoutée et à des prix que nous ne pouvons pas facilement payés. Mais la Zone de libre-échange continentale donne l’opportunité de produire pour un marché qui est très large. Dans un premier temps, les autres pays verront cette opportunité comme un problème, peut-être parce que leurs économies sont moins développées que d’autres, ensuite parce que c’est un manque à gagner en matière de recettes douanières et autres. A cet égard, nous venons de créer le Fonds d’ajustement pour la Zone de libre-échange, pour permettre à nos pays de passer de la phase où ils vont perdre des recettes à la phase où, quand leurs économies se restructureront pour prendre en compte ses opportunités, ils pourront se financer pendant cette période. Ce Fonds existe, nous sommes à la phase où on va recueillir des contributions. Dans un premier temps, l’enveloppe de ce Fonds est d’un milliard de dollars. Mais, comme toutes ces initiatives, au début il faut un fonds de base, et une fois que les différents bénéficiaires que sont les États africains auront vu l’intérêt porté par ce projet, nous pensons que nous pourrons lever des sommes beaucoup plus importantes.
On parle aussi de l’industrialisation dans un continent où plus de 600 millions d’Africains ont un accès limité à l’électricité. Une Zone de libre-échange sans électricité est-elle envisageable, sachant combien celle-ci demeure essentielle dans l’industrialisation ?
Ce ne sont pas deux concepts exclusifs. L’accès à l’électricité est une base pour l’industrialisation. Et le fait d’avoir un marché plus grand peut permettre l’accès à l’électricité à des coûts meilleurs. Si vous produisez l’électricité pour 100 personnes, cela va avoir un certain coût. Mais si vous produisez l’électricité pour 1000 personnes, vous réduisez le coût unitaire et permettez à une plus grande part de la population d’avoir accès à l’électricité. C’est ce qu’on appelle les économies d’échelle. L’ouverture de nos marchés permet ces économies d’échelle. Si vous avez une centrale électrique qui produit 30 mégawatts d’électricité, il faut qu’il y ait de l’autre côté la demande qui correspond à cette offre. Plus les marchés seront larges, plus on aura un potentiel économique viable. Opposer l’ouverture des frontières à la question d’avoir de l’électricité pour les populations, à mon avis, ce n’est pas exclusif. Autrement dit, l’un n’empêche pas l’autre a priori. En revanche, je pense que si on ne produit pas suffisamment d’électricité, l’on ne peut pas parler d’industrialisation, parce que l’industrie est consommatrice d’électricité.
Il y a aussi ce grand débat sur les émissions de gaz à effet de serre et la nécessité de leur réduction. Comment peut-on parler d’industrialisation si on doit en même temps tenir compte de ce facteur limitatif ?
Pour nous, il est important que l’Afrique s’industrialise. La question ne se pose pas. Pour nous, il est clair que l’Afrique doit s’industrialiser. Pour la seule et bonne raison que, avec cette valeur ajoutée créée par la production, l’on pourra donner du travail à nos populations.
Peut-on aussi parler de Zone de libre-échange sans infrastructures ? Ne serait-on pas en train de mettre la charrue avant les bœufs ?
Une fois de plus, je n’y crois pas. Essayons de créer les conditions pour permettre aux hommes d’affaires de faire du business. J’ai participé par le passé à des débats où l’on nous disait qu’il fallait ouvrir les frontières. Il ne faut pas qu’il y ait des visas parce que ça empêche les hommes d’affaires d’investir. Il y a quelque chose qui m’a frappé une fois. J’arrivai à Lagos, et sur le vol nous étions 10 % d’Africains. Tout le reste, c’étaient des Chinois. Je me suis dit que le Chinois a besoin d’un visa pour aller de la Chine au Nigéria. Il ne parle pas anglais. La Chine par rapport au Nigéria, c’est au minimum 10 heures de vol. Il est au Nigéria en train de faire des affaires. Il n’a pas attendu qu’on ouvre les frontières pour avoir le visa. Il n’a même pas attendu qu’il y ait des vols directs. Il a vu qu’il y avait des opportunités quelque part, et il est arrivé pour saisir ces opportunités. Je pense que c’est une leçon. Regardons les opportunités que nous avons plutôt que les problèmes. Ça fait des années qu’on dit que l’Afrique a un fort potentiel. Les autres viennent ici depuis des siècles, ils prennent ce qu’ils veulent et les Africains sont là pour continuer à dire que nous avons du potentiel. Pendant ce temps, nos populations n’ont pas de travail et vivent en dessous du seuil de pauvreté. Il faut que l’on commence à prendre le taureau par les cornes. Et c’est pour cette raison qu’il faut prendre en compte les questions d’industrialisation. A mon avis, ce ne sont pas des questions à débattre de façon philosophique, il faut passer à l’action.
On parle d’industrialisation certes, mais il y a aussi la question de la transition énergétique, qui consiste à passer des énergies fossiles aux énergies propres. Comment peut-concilier les deux ?
Beaucoup de pays africains sont très ensoleillés. Donc s’il s’agit d’allervers les énergies dites propres, il est possible pour l’Afrique d’y aller. Ma position personnelle, c’est qu’il est important d’y aller, mais progressivement. On ne peut pas dire à un pays comme le Mozambique, qui aujourd’hui a les réserves de gaz les plus importantes, de ne pas les utiliser pour s’industrialiser. Je pense que c’est un non-sens de demander à quelqu’un qui, pendant des années, a exploré son sol pour chercher du gaz, de ne pas l’utiliser sous prétexte que cela produit du carbone. Je pense que tout le monde doit être mesuré sur ce sujet. Les Occidentaux se sont développés à partir de ces énergies dites polluantes. Pour ceux qui n’en avaient pas, ils s’approvisionnaient ailleurs, notamment en Afrique ou au Moyen-Orient. Aujourd’hui qu’on commence à avoir en Afrique des spécialistes qui savent techniquement valoriser cette énergie, qu’on ne vienne pas nous dire de ne pas y toucher. Je pense qu’il faut que chacun soit raisonnable, qu’on permette aux pays africains de passer progressivement à une énergie totalement propre. Mais dans un premier temps, il est important que l’Afrique puisse profiter de ses ressources, tout en prenant en compte ces questions de préservation de l’environnement. Le continent n’émet même pas 4 % du gaz à effet de serre. On ne peut donc pas nous dire continuer à être à 4 %, alors qu’il y a des routes à construire et plus généralement des pays à développer. Je pense que c’est un faux débat.
Pourquoi, malgré tout le potentiel dont dispose l’Afrique, son industrialisation peine à prendre son essor ?
Je pense qu’il y a la volonté. Pour passer d’un plan, qui est théorique, aux actes, il faut une volonté. Celle-ci est totalement politique à la base. Il faut développer une stratégie pour la mise en œuvre de ce plan. Si vous ne le faites pas, il sera difficile d’émerger. Quand vous regardez des pays comme Singapour ou la Corée du Sud, ils étaient au même niveau que nous dans les années 60. J’ai assisté à une réunion en Corée. Au cours de celle-ci, les Coréens remerciaient les pays africains pour leur avoir fait des dons dans les années 60. Aujourd’hui, ce pays fait partie des 10 économies les plus riches au monde. Or ce pays a bénéficié des dons de pays africains. Cela veut dire qu’il est possible de se développer. Il faut à cet effet une stratégie et veiller à la mettre en œuvre.
Propos recueillis par AssolMar



