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Gabon/ENAM : « En faire une école des compétences »

À l’occasion de la première journée de la Fête des cultures, l’équipe de Ceux qui font l’Afrique a rencontré Jean-Clément Doukaga, directeur général de l’École Nationale des Arts et Manufactures (ENAM). Ancien apprenant devenu enseignant, puis directeur des études, avant de prendre la tête de l’établissement, il revient sur l’identité de cette école, son rapport à la culture, les défis d’effectifs et d’infrastructures, et sa vision de l’art à l’ère de l’intelligence artificielle.

Ceux qui font l’Afrique : Bonjour Monsieur Doukaga. En cette première journée de la Fête des cultures, quel est l’apport de votre établissement à cet événement ?

Jean-Clément Doukaga : Le nom de l’établissement dit tout : l’école, c’est la formation ; la manufacture, c’est la fabrication avec les mains. D’abord école des Beaux-Arts, l’École Nationale des Arts et Manufactures est devenue École des Arts en 1983, avec l’ajout des arts du spectacle, puis a élargi son champ à la culture en 2024.

Notre présence à la Fête répond à une nécessité : parler à ceux qui ne peuvent se rendre jusqu’à l’école, au PK11. Ils découvrent que leur pays forme des techniciens en art. Car on ne forme pas des artistes. Être artiste, c’est un état d’esprit. C’est comme le français : on peut en maîtriser les techniques sans devenir romancier. Sur notre stand, vous avez vu sculptures, peintures et céramiques : voilà ce que fait l’ENAM.

Cette école a été créée pour répondre à un besoin. Trente ans après, ce besoin est-il comblé ?

À l’origine, l’école relevait de l’enseignement technique et formait à l’artisanat d’art. Nos premiers formateurs, techniciens en art, ne transmettaient que les arts plastiques. Puis de nouveaux besoins sont apparus : le ministère de la Culture manquait de spécialistes en ingénierie culturelle, d’où notre nouvelle offre en 2024.

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Mais il serait prétentieux de dire que nous comblons 100 % des besoins, car ils se renouvellent sans cesse. Hier, faute de smartphones, les élèves dessinaient d’après modèle vivant ; aujourd’hui, ils filment et traitent leurs travaux sur ordinateur. À chaque réponse apportée, nous sommes confrontés à deux ou trois nouvelles questions.

Comment accompagner les jeunes talents qui n’ont pas le niveau requis pour accéder à l’ENAM ?

Le ministre en a fait une volonté gouvernementale, et les textes évoluent. Pour l’heure, l’accès reste subordonné à un concours : BEPC, baccalauréat ou licence, selon le cycle. Mais il existe aussi l’auditorat libre : quel que soit le niveau, on s’inscrit et l’on obtient une attestation au bout de dix-huit mois. Ce dispositif est suspendu pour l’instant, en raison de l’explosion de nos effectifs, passés de 350 à 768 étudiants. Nous avons poussé les murs et devons fonctionner en rotation.

Envisagez-vous des modules sur le patrimoine culturel ?

Ils relèvent justement de l’ingénierie culturelle. Nous formons désormais des régisseurs d’art, animateurs, administrateurs et médiateurs culturels, ainsi que des spécialistes en économie et administration du patrimoine — des métiers très demandés, que nos compatriotes n’apprenaient jusque-là qu’en France.

À la demande du président de la République, Son Excellence Brice Clotaire Oligui Nguema, nous avons ouvert 250 places réservées à des boursiers. Cette année sortiront surtout des masters, car l’ENAM manque d’enseignants. J’ai hérité de l’établissement sans aucun : tous étaient partis à la retraite.

Les bâtiments n’ont plus la capacité d’accueil nécessaire, certains restent inachevés. Un projet est-il prévu ?

Nous avons soumis des propositions à notre hiérarchie, dans le respect de la procédure. Une idée n’est pas encore un projet, elle exige des études. Plusieurs sont en cours, pour un amphithéâtre d’au moins 750 places, dix ateliers de 60 apprenants chacun, et les équipements propres à chaque spécialité.

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Face à l’IA, ne craignez-vous pas un concurrent, notamment pour les Beaux-Arts ?

La technologie a toujours concurrencé les techniques existantes. À l’invention du cinéma, on a cru le théâtre condamné ; il est pourtant toujours là, après la vidéo et bien d’autres formes. Mais avant d’encenser l’IA, tenons compte de « l’IH », l’intelligence humaine. C’est elle que nous formons. L’IA n’est qu’une béquille : le principal doit rester l’intelligence humaine.

Pour conclure, quelle serait votre note d’espoir pour les dix ans à venir ?

Que l’État gabonais et le président de la République croient en notre établissement. Il souhaitait 1 000 étudiants ; nos capacités n’en ont permis que 800. Notre ambition est de faire de l’ENAM une école de compétences, un établissement d’art à caractère professionnel. Nos diplômés en sortent capables de se prendre en main, mais ont besoin d’un accompagnement.Comme le dit une métaphore de chez nous, en langue ipunu : « Mukudji epaika » — le châssis doit tenir sur ses deux jambes pour rester en équilibre.

Propos recueillis par Difira Nkomo Ella

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