Politique

Cameroun 2025 : séisme au sein du système Biya

À  quatre mois d’une élection présidentielle cruciale, le Cameroun vit une recomposition politique sans précédent depuis l’avènement du multipartisme en 1990. La défection de Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary, piliers historiques du régime, s’inscrit dans une dynamique continentale de remise en question des anciens systèmes politiques.

Une rupture générationnelle aux racines historiques

Le départ des deux septuagénaires du giron biyaiste rappelle étrangement les schémas observés en Côte d’Ivoire avec le PDCI ou au Kenya avec la KANU. Comme ces anciens partis uniques africains, le RDPC voit aujourd’hui ses « éléphants » quitter progressivement la maison-mère, reproduisant le phénomène de fragmentation qui a marqué la fin des régimes de Houphouët-Boigny.  

La rhétorique de Maïgari évoquant la « mal-gouvernance » et les « injustices criantes » sonne comme un écho lointain des discours d’Alassane Ouattara lorsqu’il quittait le PDCI en 1999. Son argumentaire sur la « pression des militants » reprend mot pour mot les justifications utilisées par Raila Odinga lors de sa rupture avec la KANU kényane en 2005.

Le syndrome du « vieux lion 

À 92 ans, Paul Biya incarne désormais cette génération de leaders africains dont la longévité politique défie les lois biologiques. Son cas n’est pas sans rappeler celui de Robert Mugabe contraint à la démission à 93 ans ou du défunt Omar Bongo Ondimba, disparu après 42 ans de pouvoir.  Le silence actuel du président camerounais sur sa candidature évoque les derniers mois incertains d’Abdoulaye Wade au Sénégal ou de Joseph Kabila en RDC. Comme eux, Biya semble hésiter entre transmission dynastique (à travers son fils Franck) et maintien personnel, dans un contexte où l’armée et l’appareil sécuritaire jouent un rôle croissant.

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La bataille du Nord : enjeu géopolitique crucial

La candidature de Maïgari dans les régions septentrionales s’apparente à une déclaration de guerre pour le contrôle de ce bastion stratégique. Cette configuration rappelle la bataille pour le Nord nigérian entre Buhari et Atiku en 2019, ou les luttes d’influence dans le Sahel malien.  L’UNDP de Maïgari pourrait jouer le rôle que le PDS a tenu au Sénégal contre le PS, ou que l’UDPS a assumé en RDC face au PPRD. Son discours sur les « aspirations légitimes » des populations nordistes s’inscrit dans la droite ligne du régionalisme politique qui a marqué les transitions en Afrique de l’Ouest. 

Le phénomène Tchiroma : un calcul risqué

La volte-face spectaculaire d’Issa Tchiroma s’apparente à celle d’Amadou Gon Coulibaly en Côte d’Ivoire avant sa disparition, ou à celle de Gilbert Houngbo au Togo. Son manifeste de 24 pages, mélange d’autocritique et de promesses réformatrices, rappelle les « Lettres aux Français » de certains candidats hexagonaux.  Mais comme l’illustre l’interdiction immédiate des activités de son FNSC dans l’Extrême-Nord, le régime biyiste applique la même stratégie que le PDP nigérian contre les dissidents ou l’ANC sud-africaine face aux scissionnistes : une répression ciblée combinée à une guerre juridique.  Cette crise révèle les limites du modèle « présidentiel-monarchique » qui a dominé l’Afrique francophone.

Qu’il s’agisse d’une transition contrôlée (comme en Angola) ou d’un bouleversement complet (comme au Burkina Faso), le Cameroun s’apprête à vivre un moment décisif de son histoire politique.

Roger BIERE 

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