GABON : le braconnage, « Une question de sécurité nationale »

Le directeur technique de l’Agence Nationale des parcs du Gabon, Hubert Claude Ella Ekogha, ouvre ce dossier consacré à la lutte contre le braconnage au Gabon, et revient pour Ceux qui font l’Afrique sur les contours de ce qu’il qualifie de menace pour la sécurité nationale.
Bonjour Hubert Claude Ella Ekogha. Pourriez-vous, pour commencer, nous définir les missions de l’Agence Nationale des Parcs Nationaux (ANPN) ?
Hubert Claude Ella Ekogha : Les missions de l’ANPN sont de trois ordres : protéger, gérer et valoriser. La direction technique, bras armé de l’ANPN, qui est lui-même le bras armé du ministère des Eaux et Forêts, se concentre principalement sur la protection et la gestion, tandis que la valorisation est davantage du ressort du Secrétaire Exécutif. Dans la protection, il faut savoir que l’ANPN supervise à peu près une quarantaine d’aires protégées, dont 13 parcs nationaux, 9 parcs marins, 11 réserves aquatiques, l’Arboretum Raponda Walker et huit sites Ramsar (zones humides protégées). Pour sécuriser tous ces sites, la direction technique compte à peu près 600 personnes, dont une cinquantaine de personnels d’encadrement et environ 500 éco-gardes et agents techniques. Parmi ces derniers, une soixantaine de gendarmes, répartis en trois compagnies, soutiennent l’ANPN en tant qu’officiers de police judiciaire à compétence générale. À l’ANPN, nous sommes officiers de police judiciaire à compétence spéciale. C’est-à-dire que nous agissons sur les crimes contre la faune, la flore et l’environnement, plus précisément dans ou en périphérie des aires protégées. Les gendarmes viennent donc nous compléter, pour augmenter le spectre des infractions et alourdir le procès-verbal. En résumé, les éco-gardes sont là pour protéger tout ce qui est dans l’aire protégée, que ce soit la faune, la flore ou l’écosystème.
Pourriez-vous rappeler l’évolution des menaces liées au braconnage au Gabon ?
L’ANPN a beaucoup évolué depuis sa création en 2007. À partir de 2015-2016, l’ANPN a vraiment mué et a vu les menaces auxquelles elle faisait face. Si auparavant, elle se concentrait sur des infractions mineures comme la chasse d’une gazelle par un villageois, aujourd’hui, ces incidents sont devenus routiniers et ne nécessitent plus une attention particulière. Actuellement, l’ANPN et les éco-gardes affrontent des ennemis bien plus redoutables : des réseaux criminels très organisés, transfrontaliers et multinationaux. L’ANPN se charge désormais de lutter contre les grands trafics, notamment le braconnage intensif de viande de brousse, le trafic d’ivoire et la pêche illégale, qui sont souvent liés à l’immigration clandestine et au trafic de drogue. En outre, l’ANPN s’occupe également de l’exploitation minière illégale, en particulier des orpailleurs et des braconniers opérant à l’intérieur et autour des aires protégées.

D’après les retours que nous avons, l’ANPN fait face à une insuffisance de personnel, de budget et d’équipement. Est-ce exact ?
Pour faire le travail correctement, il faudrait à peu près 1500 éco-gardes, soit trois fois plus que le nombre actuel. Cependant, compte tenu des ressources limitées de l’État, nous faisons avec ce que nous avons. Mais dans l’idéal, il faudrait entre 1500 et 1800 éco-gardes pour être le plus efficace possible. De plus, il est crucial de bien les former et de les spécialiser, car environ 26 % de l’océan et 17-18 % du territoire terrestre doivent être protégés, ce qui représente un tiers du territoire national. Il est évident que les compétences requises pour les opérations maritimes diffèrent de celles nécessaires en forêt. L’objectif est que les éco-gardes, qu’ils soient sur terre (au vert) ou en mer (au bleu), puissent travailler efficacement dans les deux environnements. Il faut savoir que les réseaux criminels opèrent aussi bien à l’intérieur du pays que dans des nations avec lesquelles nous n’avons aucune frontière. Il devient évident que ces réseaux de trafiquants sont tentaculaires !
Quid des espèces les plus trafiquées ?
L’éléphant est la principale cible pour son ivoire. Nous avons effectué des missions où nous avons compté plus de 50 carcasses. Des tonnes de viande pourrissent en forêt, car les trafiquants ne prennent qu’un morceau de trompe pour se nourrir occasionnellement. Leur objectif principal est les pointes d’ivoire, qu’ils prélèvent même sur de très jeunes éléphants. Dans certains endroits, il n’y a plus d’éléphants mâles. C’est d’ailleurs à cause de ce trafic intensif que le conflit homme-éléphant s’exacerbe au Gabon. Les éléphants, pourchassés dans les forêts, trouvent refuge près des villages. Si à cela on ajoute les changements climatiques (il y a de moins en moins à manger en forêt), les arbres fructifient moins, les saisons sont déréglées. Concernant la viande de brousse, quand on parle de braconnage, je fais la distinction entre le braconnier et le papa qui vit au village, qui a sa ligne de pièges, et qui a tué cinq gazelles, deux porc-épic et un sanglier. Le braconnier, c’est celui qui part de la ville avec un véhicule et toute une équipe, qui vient au village, prend un guide local, entre en forêt et ramène 50 ou 60 animaux pour les vendre. Là, je parlerai de braconnage. Et je serai intolérant.
Quelles sont les zones névralgiques du braconnage, en dehors de Minkebe ?
En fait, Minkebe, c’est la partie visible de l’iceberg. La problématique concerne tout le Gabon aujourd’hui. Au parc national de Mont Pirou, dans le sud du Gabon, c’est la catastrophe. À Ndjolé et à Mitzic, la situation est tout aussi alarmante. Ces individus ne se contentent plus de s’installer le long des frontières ; ils se trouvent désormais au cœur même du pays.
Quelles sont les principales voies empruntées par les braconniers pour évacuer leur butin ?
Quand c’est en forêt, il y a des porteurs. Et quand ça sort, ces produits sont stockés dans des capitales provinciales, puis sortent du pays par voiture. Tout simplement. Nous n’avons pas 500 routes au Gabon. Il s’agit de la Route Nationale 1.
Avec tous les contrôles existants, comment les trafiquants parviennent-ils à passer ? Y a-t-il de la corruption en chemin ?
Les trafiquants, grâce à leur puissance financière, parviennent à organiser des opérations incroyables. Ils peuvent faire composer l’équipe d’agents qui va être au check-point. Le principal mal qui empêche d’agir, c’est la corruption. Sans elle, le trafic n’aurait pas autant d’ampleur. Et une fois aux frontières, les pistes sont là. Dans un pays comme le nôtre, avec des centaines de kilomètres de frontières forestières, il est impossible de construire un mur sur des milliers de kilomètres en partage avec les pays voisins.

Qu’en est-il de l’application des peines une fois les trafiquants arrêtés ?
Depuis 2019, nous avons la chance d’avoir un tribunal spécial. L’ANPN entretient d’excellentes relations avec ce tribunal. Nous collaborons avec eux avant, pendant et après les missions, et ils suivent tout le processus. L’application des lois se fait donc correctement de ce côté-là. Une autre avancée majeure est que les affaires ne sont plus jugées uniquement dans la juridiction où le trafic a eu lieu. Auparavant, des relations bien placées dans ces localités empêchaient les poursuites d’aboutir. Nous avons eu de nombreux cas où les résultats étaient décevants. Tout cela a changé. Désormais, toutes les affaires sont traitées à Libreville, au tribunal spécial, ce qui réduit les risques d’interférences. Les choses sont donc un peu plus compliquées pour les trafiquants et leurs éventuels soutiens.
Quelles propositions d’amélioration émettriez-vous pour renforcer la lutte contre le braconnage au Gabon ?
Des formations déjà. Par exemple, 18 éco-gardes gabonais en sont actuellement à leur 5ème semaine de formation avec les forces spéciales américaines, la Force Delta. De plus en plus de militaires rejoignent nos équipes, ce qui est de bon augure. Nous avons chez nous un conseiller militaire qui vient des services spéciaux. Nous avons accès à certains outils de la police ou de la gendarmerie. C’est dire que c’est une mission de tous. Et le directeur technique de l’ANPN est également conseiller spécial du chef de l’État, ce qui en fait un interlocuteur direct du président de la République.
Faut-il définitivement mieux armer les éco-gardes ?
Oui, cette évolution permettrait de riposter contre les braconniers. Les éco-gardes sont organisés par catégorie. Aujourd’hui, ils n’ont pas encore officiellement le droit de porter une arme de guerre (fusil à pompe, calibre 12, etc.), sauf quelques-uns d’entre nous. Mais quand vous avez un fusil à pompe qui ne peut tirer qu’à 30 mètres maximum, et qu’en face de vous le braconnier a un AK-47, dont les balles sont capables de traverser des arbres, il y a un déséquilibre certain. Cela devient un problème de sécurité nationale. Parce que les trafiquants, qui sont tapies dans nos forêts, font toutes sortes de trafic, et ont des relais dans les capitales provinciales. Le jour où ils ne trouveront plus leur compte en forêt, qu’adviendra-t-il ? Ce sont des cellules dormantes d’instabilité.
L’autre piste d’amélioration serait le renforcement du personnel et du budget. Le budget de l’ANPN n’est pas suffisant. Protéger le pays et son écosystème coûte excessivement cher. Mais c’est une nécessité. Les gens vont dire : « Mais qu’est-ce que ça rapporte ? » Attention ! Préserver un écosystème n’a pas de prix. Regardez un peu les changements climatiques, et ce qu’ils causent comme dégâts, parce qu’on n’a pas su investir dans la conservation de nos écosystèmes.
Enfin, poursuivre la sensibilisation. Autrefois dans les villages, on disait que les animaux sauvages ne pouvaient pas finir. Désormais, les villageois eux-mêmes constatent que certaines espèces diminuent fortement, notamment au cours des dix dernières années.
Freddy EYOGUE



