
Au Sénégal, les réactions fusent après la publication, le mercredi 12 février 2025, d’un rapport de la Cour des comptes révélant des anomalies dans la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024.
Le gouvernement a rapidement pris la parole pour évoquer les irrégularités mises en lumière par la Cour des comptes dans son rapport. Lors d’une conférence de presse, l’exécutif sénégalais a affirmé que ce document « est une photographie fidèle de la situation financière du pays ». Il a également annoncé l’ouverture d’enquêtes judiciaires et la possibilité de poursuites contre les responsables présumés d’irrégularités financières.
« L’exploitation du rapport a permis de relever des manquements graves qui pourraient revêtir diverses qualifications pénales », notamment des « faux en écriture, détournements de deniers publics, blanchiment d’argent et enrichissement illicite », a précisé le ministre de la Justice, Ousmane Diagne.
Le gouvernement s’est aussi engagé à mener « une réforme en profondeur de la gestion budgétaire et de la dette publique »afin de garantir la viabilité des finances publiques tout en préservant la souveraineté économique du pays.
De son côté, l’APR, parti de l’ex-président Macky Sall, rejette fermement le rapport de la Cour des comptes, tant sur la forme que sur le fond.
« Nous ne savons pas qui a rédigé ce rapport, ni qui revendique sa paternité juridique car il n’a pas été signé. Nous rejetons ce rapport tant sur la forme que sur le fond et la finalité », a déclaré Aïssata Tall, avocate, ancienne ministre de Macky Sall, aux Affaires étrangères puis à la Justice, et aujourd’hui de facto la cheffe de l’opposition parlementaire à Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.Sall.
« Si Macky Sall avait des choses à cacher dans sa gestion, il n’aurait pas mis en place cet organe de contrôle des gestions de ses gouvernements successifs », a ajouté la présidente du groupe parlementaire de la coalition « Takku-Wallu ».
La Cour des comptes a rendu public, le mercredi 12 février 2025, un rapport très attendu sur l’état des finances publiques. Cette publication intervient quelques mois après que le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko a dénoncé une falsification des données économiques clés, notamment les chiffres liés à la dette et au déficit.
Le rapport révèle de graves irrégularités dans la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024. Ces révélations viennent corroborer les inquiétudes exprimées par le nouveau gouvernement sur l’état des finances publiques.
«Les travaux effectués par la Cour montrent que l’encours de la dette est plus élevé que ce qui est indiqué dans les documents d’information», indique le rapport.
Dès son entrée en fonction en avril 2024, le président Bassirou Diomaye Faye avait ordonné un audit des finances publiques.
« L’encours total de la dette de l’administration centrale budgétaire s’élève à 18 558,91 milliards de francs CFA au 31 décembre 2023, représentant 99,67 % du PIB », un taux supérieur à celui annoncé par le précédent régime», souligne le rapport couvrant la période de 2019 au 31 mars 2024.
La dette bancaire contractée hors du circuit budgétaire et sans approbation parlementaire atteignait 2 517,14 milliards FCFA au 31 mars 2024. Le rapport met également en évidence des déficits budgétaires plus élevés que ceux affichés dans les documents officiels. Selon la Cour des comptes, « le déficit budgétaire annoncé par l’ancien régime est inférieur à celui reconstitué par la Cour ».
La réévaluation des déficits pour l’année 2023 a conduit à un ajustement du taux, qui passe de 4,9 % annoncé à 12,3 % du PIB, soit 2 291,00 milliards de F CFA. Cette différence s’explique principalement par la non-comptabilisation de certaines dettes et dépenses extrabudgétaires, selon les conclusions du rapport.
Dans ce rapport, la Cour des comptes a également mis au jour des « anomalies » telles que des rattachements irréguliers de recettes, des transferts opaques de fonds vers des comptes spécifiques et des écarts significatifs entre les montants déclarés et les montants réels des emprunts contractés par le Sénégal.
«Le régime du président Macky Sall a menti au peuple et aux partenaires en falsifiant les chiffres pour donner une image économique qui n’a rien à voir avec la réalité », avait déclaré le Premier ministre Ousmane Sonko le 26 septembre 2024, dressant un bilan de la gouvernance de Macky Sall entre 2012 et 2024.
«Le rapport sur la situation des finances publiques a révélé que la dette publique du Sénégal et le déficit budgétaire ont été plus élevés que les chiffres publiés par les autorités sortantes et communiqués à nos partenaires durant la période 2019-2023», a ajouté Ousmane Sonko.
Les irrégularités et anomalies relevées par la Cour des comptes dépassent les prévisions du gouvernement.
«Les travaux de la Cour ont permis de relever les constatations suivantes : des discordances sur les données de l’amortissement, de l’encours de la dette publique et des disponibilités bancaires, des anomalies dans les sur-financements, des pratiques impactant la trésorerie de l’État, ainsi que des manquements dans la gestion des dépôts à terme», précise le rapport de 57 pages.
La masse salariale a connu une hausse significative, passant de 744,96 milliards de F CFA en 2019 à 1 303,50 milliards de F CFA en 2023, soit une augmentation de 74,97 %. Fin 2023, l’encours total de la dette représentait 99,67 % du PIB, bien au-delà du taux de 74,41 % précédemment annoncé par le gouvernement.
L’audit ordonné par le président Bassirou Diomaye Faye avait mis en lumière que la dette et le déficit budgétaire du Sénégal étaient bien plus élevés que les chiffres communiqués par l’administration de Macky Sall.
À la suite de cet audit, le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye a décidé, en juin, de ne pas solliciter de décaissement supplémentaire dans le cadre de la facilité de crédit triennale de 1,8 milliard de dollars accordée par le Fonds monétaire international (FMI).
L’audit des finances publiques a également révélé des transferts budgétaires massifs vers des structures non identifiées de l’État via des comptes de dépôt, en dehors des normes réglementaires.
Certains de ces comptes, comme le CAP/Gouvernement et le Programme de Défense des Intérêts économiques et sécuritaires du Sénégal (PDIES), comportent des irrégularités avec des engagements financiers sans couverture budgétaire.
Par ailleurs, l’État aurait contracté des emprunts au-delà de ses besoins réels, générant des sur-financements dont l’usage reste flou. Le FMI avait suspendu son programme de décaissement supplémentaire en attendant l’analyse du rapport de la Cour des comptes.
«Le Fonds monétaire international va analyser le rapport publié par la Cour des comptes du Sénégal et entamer des consultations avec les autorités pour traiter les questions qu’il soulève», a déclaré un porte-parole mercredi.
«Le FMI reste déterminé à soutenir les autorités pour aller de l’avant», a-t-il ajouté dans un communiqué rapporté par Reuters.
Suite à la publication du rapport, le ministère sénégalais des Finances a assuré qu’il centraliserait la gestion de la dette publique et mettrait en place des contrôles stricts sur les projets financés par des ressources extérieures.
Le ministère prévoit d’organiser prochainement une réunion avec les investisseurs internationaux afin de clarifier la situation financière du pays. L’État promet des suites judiciaires.
Amadou Tidiane DIA
Interview –
Pillages et malversations au Sénégal
Député El hadji Ousmane Fall : « Les projets d’infrastructure mal exécutés sont le résultat d’une gestion opaque et corrompue »
Le 12 février 2025, la Cour des comptes du Sénégal a publié un rapport explosif sur la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024. Ce document révèle des irrégularités majeures, notamment des dettes sous-évaluées, des déficits masqués et des pratiques financières opaques qui ont secoué le pays. Alors que le gouvernement actuel promet des réformes et des poursuites judiciaires, l’ancien régime rejette les conclusions du rapport. Pour mieux comprendre les implications de ces révélations et leurs conséquences sur l’économie sénégalaise, nous nous sommes entretenus avec le député de la mouvance présidentielle Elhadji Ousmane Fall, qui nous éclaire sur cette affaire aux enjeux politiques et économiques majeurs.
1) Elhadji Ousmane Fall, que pensez-vous des principales révélations du rapport de la Cour des comptes, notamment les irrégularités dans la gestion des marchés publics et des entreprises publiques ?
Le rapport de la Cour des comptes au Sénégal, qui met en lumière les irrégularités dans la gestion des marchés publics et des entreprises publiques, soulève plusieurs interrogations sur la manière dont nos finances publiques ont été gérées par le défunt régime. Tout d’abord, il est alarmant de constater que de tels crimes économiques et financiers aient été commis dans l’un des 25 pays les plus pauvres au monde. Ces détournements et malversations commis par l’ancien régime ont aujourd’hui plongé le pays dans la situation économique dans lequel il se trouve, avec comme conséquences un déficit budgétaire de 13% et des tensions de trésorerie, une dette qui avoisine les 100% du PIB, des comptes parallèles, de certificats nominatifs d’individualités à plus de 100 milliards, une dette intérieure de plus de 2000 Milliards, entre autres.
Tout ceci est à mettre dans le bilan de Macky Sall et de ses équipes qui ont dirigé le pays pendant ces douze dernières années. Douze années de pillage, de corruption, de détournements des deniers publics, de dilapidation de nos ressources et de signature de contrats léonins, en défaveur de notre pays.
L’accession au pouvoir du président de la République SE Bassirou Diomaye D. FAYE, et de son Premier Ministre Ousmane Sonko est donc une bonne nouvelle pour le pays.
Il faut dire que le manque de transparence dans la gestion des affaires publiques et le mal gouvernance ont des répercussions graves sur la situation économique du pays, la vie de nos concitoyens, notamment dans leur accès aux infrastructures sociales de base, à l’éducation, à la santé et d’autres secteurs sociaux essentiels. Et le président Diomaye l’a dit, leurs marges de manœuvre budgétaire sont très faibles et la confiance des citoyens dans les institutions publiques, en pâtit beaucoup.
Cependant, il est aussi important de souligner que la publication de ces rapports par la Cour des comptes témoigne d’un certain engagement à la transparence et à la responsabilisation des nouvelles autorités. Il s’agit en fait d’un véritable exercice de transparence dans la gestion des finances publiques auquel se sont attelés les nouvelles autorités.
Et celles-ci vont sans doute prendre des mesures correctives et des réformes nécessaires pour redresser le pays et les finances publiques.
Mais je pense que ces révélations devraient également nous conduire à une prise de conscience de la nécessité d’assainir la gestion des finances publiques, d’imprimer une nouvelle méthode de gouvernance, et de mettre en place des mécanismes de contrôle plus rigoureux, allant jusqu’à des sanctions pour les responsables et coupables de ces crimes et des irrégularités dans la gestion.
2) Quelles mesures concrètes le gouvernement peut-il prendre pour sanctionner les responsables identifiés et éviter de tels pillages à l’avenir ?
En plus de celles que nous venons d’invoquer notamment l’amélioration des mécanismes de contrôle à l’application stricte de sanctions, une fois les coupables de ces crimes identifiés, il faudra les traduire devant la justice, seule capable de prendre les sanctions idoines. Et cela a d’ailleurs commencé avec le parquet financier mis en place récemment, et les premières poursuites entamées.
La création ou renforcement des structures et mécanismes de contrôle interne dans les ministères et institutions publiques, avec des audits réguliers des marchés publics et des entreprises publiques, pourrait également contribuer à éviter de telles anomalies dans le futur.
L’utilisation accrue des technologies numériques de la gouvernance par l’adoption du digital dans la gestion et la centralisation des marchés publics et des dépenses d’investissements tel qu’annoncé par le Premier ministre, Ousmane Sonko, récemment en Conseil des ministres, permettra sans doute d’apporter une transparence totale et un suivi en temps réel des projets d’investissement financés par des fonds publics.
Il faudra également, à mon sens, renforcer les pouvoirs de la Cour des comptes en veillant à ce qu’elle dispose de ressources suffisantes et d’un pouvoir d’action plus étendu pour suivre et analyser les dépenses publiques. Elle pourrait ainsi avoir plus de moyens pour mener des audits approfondis et sanctionner les pratiques irrégulières, puisqu’il s’agit d’un démembrement du pouvoir judiciaire.
Le gouvernement devrait ensuite veiller à ce que des sanctions pénales et financières soient appliquées aux responsables des pillages et des malversations, conformément aux lois en vigueur, pour envoyer un message clair aux potentiels détourneurs et pilleurs des deniers publics, et contre l’impunité.
Et en cas de corruption et de mauvaise gestion avérées, il faudrait penser à durcir les peines pour les coupables de malversations sur des fonds publics. Dans la même lancée, pourquoi pas leur limiter ou simplement interdire l’accès ou la possibilité d’être reconduits à des postes ou fonctions publiques à l’avenir.
En outre, il s’agira à mon avis de faire de la pédagogie, en organisant en direction des gestionnaires publics, des sessions de formation et de sensibilisation sur les bonnes pratiques de gestion, gouvernance et de transparence, mais aussi sur les risques encourus en cas de faute ou manquements. Ces formations pourront par exemple porter sur la gestion responsable des finances publiques, sur les normes de transparence, et d’intégrité, etc.
Quant à la sensibilisation, elle pourrait prendre la forme de campagnes médiatiques axées sur la lutte contre la corruption, pour informer les citoyens sur les dangers de la corruption et leur donner des outils pour signaler des pratiques de corruption.
Il s’agira en sus de voir les moyens de favoriser une gestion participative et inclusive, par l’implication des citoyens et des organisations de la société civile, dans le contrôle et l’évaluation des politiques publiques, en leur permettant justement d’avoir une participation plus active dans la surveillance des dépenses publiques. Les citoyens, les ONG, et les médias devraient donc avoir plus de moyens pour suivre et contrôler les dépenses publiques.
Cela peut se matérialiser par la création de comités de suivi indépendants composés d’experts, de représentants de la société civile, et d’élus locaux pour suivre l’exécution des marchés publics et des projets d’entreprises publiques.
Un autre levier pour éviter de telles pratiques dans l’avenir se trouve dans le renforcement de la législation sur la transparence. Il y a déjà le Code de transparence dans la gestion des finances publiques de 2012 mais il ne suffit pas pour assurer un contrôle et une transparence totale. La loi sur l’accès à l’information publique, c’est bien mais elle doit être revue et améliorée pour assurer un meilleur accès du citoyen à l’information, notamment sur les marchés publics, les contrats et les dépenses publiques. Cela permettrait ainsi de prévenir les abus et de rendre les responsables plus redevables.
Il convient également de renforcer la législation sur les marchés publics en la mettant à jour et la renforçant pour garantir des procédures de passation de marché plus transparentes et réduire les risques de corruption ou de favoritisme. Je pense ici aux offres spontanées qu’il convient d’encadrer dans les meilleurs délais.
Le pouvoir judiciaire dispose d’une indépendance et d’une liberté totale dans le régime du président Diomaye. Et on ne pouvait pas en dire autant dans l’ancien régime quant à l’indépendance de la Justice et son efficacité.
Les institutions ou organes judiciaires responsables des enquêtes sur les malversations doivent être totalement indépendants, afin d’éviter toute pression politique ou autres interférences. Il convient ainsi de donner à certains corps de contrôle le pouvoir de poursuite des délinquants devant les cours et tribunaux compétents.
La création de cours ou tribunaux spécialisés dans le jugement des actes corruption comme il y en a eu pour l’enrichissement illicite avec la CREI, en plus du CENTIF et l’OFNAC, faciliterait le traitement des affaires de corruption et de mauvaise gestion des fonds publics, avec des juges formés pour traiter rapidement ces dossiers.
Enfin, à travers des audits externes annuels menés par des cabinets internationaux ou des experts indépendants, l’Etat pourrait assurer un suivi régulier et des évaluations indépendantes de la gestion des fonds publics, avec des recommandations sur les améliorations possibles.
La publication régulière de rapports détaillés sur l’utilisation des fonds publics et les mesures prises pour traiter les irrégularités dans la gestion pourrait contribuer à lutter contre le pillage des deniers publics et les détournements.
3) Comment expliquez-vous que des projets d’infrastructure phares aient été mal exécutés, et comment garantir une meilleure gestion des fonds publics dans ce secteur ?
Les projets d’infrastructure phares au Sénégal, comme dans de nombreux autres pays, sont souvent mal exécutés pour plusieurs raisons. Ces défaillances peuvent être dues aux mauvaises pratiques dans les modes de passations des marchés, ou encore à un manque de contrôle dans leur exécution.
Parmi les raisons qui expliquent cette mauvaise exécution des projets d’infrastructures, il y a d’abord un manque de planification et de préparation adéquate de ces projets. Les coûts sont souvent mal estimés et certains projets d’infrastructure souffrent de mauvaises prévisions budgétaires. Ce qui entraîne souvent des dépassements de budget ou des interruptions du projet en cours d’exécution. Deuxièmement, il y a l’absence d’études de faisabilité solides. Si les projets ne sont pas bien préparés, avec des études de faisabilité et des analyses d’impact rigoureuses, il va de soi qu’ils rencontreront des problèmes pendant leur mise en œuvre, tels que des erreurs techniques ou des inefficacités.
Quant à la gestion proprement dite de ces marchés publics, il y a souvent comme on l’a vu dans les finances publiques, un manque de transparence dans leur attribution, malgré les gardes fous imposés par le code des marchés publics, notamment à travers les Cellules et Commissions de PM. Le favoritisme, la corruption, les conflits d’intérêts ou l’absence de compétitivité dans les appels d’offres peuvent aboutir à la sélection de prestataires sous-qualifiés ou moins compétents. Ce qui a tendance à compromettre la qualité de l’exécution du projet.
Des pratiques de corruption, telles que les rétro-commissions, les détournements de fonds ou la surfacturation, peuvent également expliquer des projets mal exécutés, avec donc des ressources mal allouées ou utilisées.
Une absence de suivi et de contrôle rigoureux pourrait également expliquer la mauvaise exécution des marchés. Une supervision insuffisante des projets, avec des audits et des contrôles réguliers, peut ouvrir la porte à des dérives et manquements, surtout dans les phases avancées de l’exécution du projet.
Il convient dès lors pour les autorités contractantes, et en accord avec le BOCS-PP logé à la Primature, de mettre en place des tableaux de bord pour le pilotage et le reporting des projets d’infrastructures avec des indicateurs d’exécution et de performance clairs. Si les projets ne disposent pas d’indicateurs de performance bien définis, il deviendrait difficile de mesurer leur avancement et d’identifier les problèmes avant qu’ils ne deviennent trop graves. Le manque de coordination entre les différents acteurs ou parties prenantes d’un projet peut en outre constituer un frein à leur bonne exécution. Les grands projets d’infrastructure nécessitent une coordination entre plusieurs acteurs, publics et privés. Un défaut de coordination entre les différentes parties prenantes impliquées peut entraîner des retards et des inefficacités dans l’exécution.
Il s’y ajoute que la gestion des ressources humaines et matérielles, les retards dans la fourniture des matériaux, l’inefficacité des équipes de gestion de projet ou des conflits internes au sein des entreprises chargées de l’exécution peuvent enfin avoir comme conséquences des projets mal exécutés.
Maintenant en ce qui concerne les garanties d’une meilleure gestion des fonds publics dans le secteur des infrastructures, nous estimons que cela commence par le renforcement de la transparence et de la compétitivité dans les procédures de passation des marchés publics d’abord. Et cela passe d’abord par une introduction ou généralisation de l’utilisation des plateformes numériques ouvertes à tous les soumissionnaires afin de garantir la transparence dans la procédure de passation des marchés publics. Cette digitalisation du processus permettrait de réduire les risques de corruption et de favoriser une plus grande transparence.
Les résultats des appels d’offres, les contrats signés et les rapports de suivi et d’exécution des marchés devraient également être rendus publics afin de garantir une transparence maximale et permettre à la société civile et aux médias de suivre l’évolution des projets.
Les autorités contractantes devraient également améliorer la planification et la gestion des projets en évaluant au préalable leur faisabilité et leur impact. Avant de lancer un projet d’infrastructure, il est essentiel de réaliser des études de faisabilité complètes et d’analyser les impacts environnementaux, sociaux et économiques à long terme. Ces études devraient inclure des simulations budgétaires réalistes pour éviter les dérives financières.
Une planification rigoureuse, avec des délais clairs et des calendriers de mise en œuvre clairement définis et respectés, devrait compléter contribuer à garantir une meilleure gestion des fonds publics dans ce secteur. Cette planification doit également prendre en compte les imprévus, mais éviter également les retards systématiques dus à des défauts de gestion.
Pour une meilleure gestion des fonds publics dans les projets d’infrastructures, il y a lieu de renforcer le suivi et le contrôle de ces projets, par la création d’une instance de suivi indépendante à l’instar d’une commission ou un organisme de contrôle indépendant pour superviser l’exécution des projets.
Cette instance pourrait rendre compte directement au Parlement et au public, assurant ainsi une surveillance continue et objective des projets.
L’introduction des TIC et du numérique dans le suivi des projets pourrait être une garantie de transparence dans la gestion des fonds publics dans ce secteur.
Les technologies numériques, comme les logiciels de gestion de projet et les plateformes de reporting en temps réel peuvent permettre de suivre l’évolution de l’exécution et d’identifier les problèmes en temps réel.
Il s’y ajoute que le renforcement des capacités humaines et techniques par la formation continue des gestionnaires de projet peut contribuer à garantir une meilleure gestion des fonds publics dans les projets d’infrastructures. Les responsables de la gestion des projets d’infrastructure doivent bénéficier de formations régulières pour améliorer leurs compétences en gestion de projets, budgétisation, gestion des risques et contrôle qualité.
Ils ont également tout intérêt à collaborer avec des experts techniques internationaux ou consultants externes, en particulier pour les projets d’envergure. Cela pourrait leur apporter des connaissances spécialisées et garantir la qualité de l’exécution.
Enfin, infliger des sanctions strictes et sévères aux responsables de projets mal exécutés ou en cas de mauvaise gestion, notamment en cas de détournement de fonds ou de malversations peut contribuer à améliorer la gestion des fonds publics. Ces sanctions devraient inclure des peines pénales, mais aussi des interdictions de participer à de futurs projets publics. Après la réalisation de chaque projet, il est crucial de procéder à une évaluation complète de l’impact, de la qualité de l’exécution et de l’utilisation des fonds. Cela permettrait de tirer des enseignements pour les projets futurs et d’améliorer les pratiques de gestion. Il s’agit là de la mise en place d’un système d’évaluation post-projet.
4) La Cour des comptes a souligné des lacunes dans la gestion des ressources naturelles. Pour vous, quelles réformes doivent être prévues pour assurer une meilleure transparence et un meilleur contrôle dans ce domaine ?
La gestion des ressources naturelles est un enjeu majeur pour de nombreux pays, dont le Sénégal, en raison de l’importance économique et sociale de ces ressources. La Cour des comptes a effectivement souligné plusieurs lacunes dans ce domaine, ce qui montre l’urgence d’engager des réformes pour garantir une gestion plus transparente et plus responsable de ces ressources. Pour assurer une meilleure transparence et un meilleur contrôle de l’exploitation de ces ressources, plusieurs réformes doivent être envisagées.
Le Sénégal est déjà membre de l’ITIE, mais il est crucial de renforcer la mise en œuvre de ses principes et exigences. Cela implique la publication systématique des contrats et conventions minières et pétrolières, des paiements effectués par les entreprises extractives, ainsi que des dividendes effectivement perçus par l’État. Un engagement fort en faveur de cette initiative garantirait une transparence totale et permettrait aux citoyens, aux médias et aux organisations de la société civile de suivre et d’évaluer l’exploitation des ressources naturelles.
Pour renforcer la transparence dans la gestion des ressources naturelles, tous les contrats signés entre l’État et les entreprises privées doivent être rendus publics et analysés indépendamment pour garantir qu’ils servent l’intérêt national ; de même que les conditions d’exploitation. Cela inclut les obligations fiscales, les montants versés, ainsi que la durée et les modalités de l’exploitation.
Il faut également une relecture et renégociation des contrats. Et sur ce plan, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé l’existence à la Primature d’un comité de relecture des contrats et conventions signés avec les multinationales qui exploitent ces ressources. Cela contribuera sans doute à déceler les failles dans ces contrats et à les renégocier en faveur de notre pays.
Il serait utile de créer une autorité indépendante pour superviser l’exploitation des ressources naturelles, en plus de l’ITIE et du Comité sur le Contenu Local. Cette instance serait chargée de contrôler la conformité des entreprises avec les lois et les contrats, d’effectuer des audits réguliers et de rendre compte de manière transparente de leur gestion.
Le renforcement des capacités de la Direction Générale des Ressources Naturelles. Cette structure, ou une autre instance compétente, devrait disposer de plus de moyens humains, financiers et techniques pour surveiller l’ensemble de la chaîne de l’exploitation des ressources naturelles. Il serait également important d’y intégrer des experts en gestion des ressources naturelles et en droit international pour un contrôle plus rigoureux.
Il faudrait également penser à réviser les textes législatifs et réglementaires relatifs à la gestion des ressources naturelles : le Sénégal pourrait renforcer et moderniser ses lois sur l’exploitation des ressources naturelles, notamment en matière de fiscalité, de royalties, et de respect des normes environnementales. Une législation claire et stricte permettrait de mieux encadrer les pratiques des entreprises et d’assurer que les bénéfices tirés de l’exploitation des ressources naturelles profitent réellement au pays.
Le renforcement des normes environnementales constitue également un point à ne pas négliger. La législation sur la gestion des ressources naturelles devrait à mon sens intégrer, si ce n’est pas encore le cas, des exigences strictes en matière de protection de l’environnement et de durabilité. Cela inclut des contrôles rigoureux sur l’impact écologique des projets d’extraction et des sanctions en cas de non-respect des normes.
La création de fonds dédiés à l’exploitation des ressources naturelles pourrait contribuer à améliorer le suivi des revenus tirés des ressources naturelles. On appelle cela un fonds souverain qui serait alimenté par les recettes générées par l’exploitation des ressources naturelles. Ce fonds devrait être utilisé pour financer des projets de développement durable à long terme, comme l’éducation, les infrastructures et la santé, tout en garantissant que ces ressources profitent aux générations futures. Ce fonds devrait être géré de manière transparente, avec des audits externes réguliers.
Il est également essentiel de mettre en place un système de suivi des flux financiers générés par l’exploitation des ressources naturelles. Cela permettrait de s’assurer que les revenus sont correctement collectés, alloués et utilisés, tout en limitant les risques de corruption et de détournement. L’inclusion des communautés locales et de la société civile dans le processus de prise de décisions dans ce secteur. Les populations locales, souvent les premières affectées par l’exploitation des ressources naturelles, doivent être impliquées dans les décisions relatives à l’exploitation de ces ressources. Des mécanismes de consultation et de participation doivent être mis en place, permettant aux communautés locales de s’exprimer sur les projets d’extraction et de bénéficier directement des retombées économiques.
Il est également crucial de renforcer le rôle des ONG et des médias dans la surveillance des ressources naturelles. Ces acteurs doivent être formés et soutenus pour mener des enquêtes et des analyses sur l’utilisation des ressources, en toute indépendance.
Tout le monde sait que la gestion des ressources naturelles nécessite des compétences techniques et scientifiques spécifiques. Former et renforcer les capacités techniques et institutionnelles des acteurs et responsables de ce secteur pourrait donc contribuer à assurer une meilleure transparence et une meilleure efficacité dans la gestion de ces ressources.
De telles formations pourraient porter sur la gestion durable des ressources, la négociation de contrats internationaux, la fiscalité des industries extractives, la réglementation environnementale, entre autres.
La création d’un centre de formation spécialisé et dédié à la gestion des ressources naturelles, en plus de l’INPG et des autres structures de formation professionnelle pourrait contribuer à former des fonctionnaires, des entrepreneurs locaux et des experts dans ce domaine. Ce centre servirait également de plateforme pour l’échange de bonnes pratiques, la mise à jour des connaissances techniques et la sensibilisation à la transparence.
Enfin, pour lutter contre la corruption et la mauvaise gestion dans ce secteur, il convient là aussi, de renforcer les mécanismes de lutte contre la corruption. Celle-ci reste un problème majeur dans la gestion des ressources naturelles. On a vu il y a quelques années le cas de Frank Timis avec nos contrats pétroliers. Des réformes doivent donc être prises pour améliorer l’intégrité et la transparence, telles que la mise en place de codes de conduite stricts pour les fonctionnaires et la création de mécanismes de dénonciation fiables et protégés. Ici aussi, des audits externes réguliers doivent être réalisés par des organisations internationales ou indépendantes, afin d’éviter les fuites des capitaux et les détournements.
Amadou Tidiane DIA
Interview
« Ce régime ne défend ni l’équité ni la justice » ( Makhtar Sy)
Activiste infatigable, voix engagée et figure emblématique de la société civile sénégalaise, Makhtar « Le cagoulard » Sy incarne depuis des décennies la lutte pour la justice, la transparence et le progrès social. Un des précurseurs du mouvement hip-hop sénégalais, ce pionnier du rap africain a marqué son époque en tant que membre des groupes mythiques BMG 44 et Rapadio, avant de se lancer dans une carrière solo qui a inspiré toute une génération. Ses textes percutants et ses prises de position courageuses ont fait de lui bien plus qu’un artiste : un véritable acteur du changement. Dans cet interview, il jette un regard critique sur la gestion des finances publiques et la lutte contre la corruption au Sénégal. Aujourd’hui installé aux États-Unis où il évolue dans le domaine du transport, Makhtar Sy reste profondément connecté aux réalités de son pays d’origine. Connu pour sa constance et son franc-parler, il continue de se battre pour les causes qui lui tiennent à cœur, notamment la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et la défense des droits des citoyens. Son engagement sans faille et son analyse lucide des enjeux politiques et sociaux font de lui une voix incontournable dans les débats sur l’avenir du Sénégal. Voici in extenso l’interview qu’il a accordée à la rédaction de votre magazine préféré.
1) Selon vous, quelles sont les révélations les plus préoccupantes du rapport de la Cour des Comptes récemment publié, et comment devraient-elles être traitées pour améliorer la gestion des finances publiques ?
Les révélations en elles-mêmes sont moins préoccupantes que la crédibilité du rapport. La Cour des comptes du Sénégal est l’organe compétent pour attester de la fiabilité des comptes publics. Elle a d’ailleurs accordé quitus au gouvernement du Sénégal à travers la Loi de Règlement adoptée par le Parlement pour la même période couverte par le rapport auquel vous faites référence. Dès lors, quelle valeur accorder à ce document ? Il semble davantage s’agir d’une commande du nouvel exécutif visant à attribuer les limites de sa gestion à l’équipe sortante, déjà sanctionnée par les urnes.
Par ailleurs, les chiffres avancés dans ce rapport remettent principalement en question le taux d’endettement. N’étant pas un spécialiste des finances publiques, j’ai pris le soin de lire et de consulter des experts, qui estiment que la dette a été volontairement gonflée en y incluant celle d’entités publiques bénéficiant d’une autonomie de gestion, telles que la Senelec ou encore le Port. Sur ce point également, je préfère rester prudent afin de ne pas cautionner une thèse qui ne m’appartient pas. Toutefois, mon opinion demeure que la Cour semble avoir agi sur commande.
2) Pensez-vous que les recommandations de la Cour des comptes seront suffisamment mises en œuvre par les autorités pour garantir une meilleure transparence et redevabilité à l’avenir ?
Ce nouveau leadership au Sénégal ne saurait garantir la transparence. Je m’explique. Des soupçons de corruption massive ont été soulevés par l’opinion publique concernant deux structures publiques, l’ONAS et l’ASER. Pourtant, c’est le Premier ministre lui-même qui a déclaré que les personnalités potentiellement impliquées étaient exemptes de tout reproche. La suite est connue.
Pour répondre à votre question, je me veux être factuel et le plus objectif possible. En septembre 2024, le Premier ministre a affirmé avec désinvolture – une attitude révélatrice de sa méconnaissance des mécanismes de la finance internationale – que les comptes publics avaient été falsifiés par l’ancien régime. Cette déclaration a immédiatement entraîné une dégradation du classement du Sénégal par Moody’s, suivie par S&P, rendant plus coûteuses les conditions d’endettement et compliquant la mobilisation des ressources. Les institutions internationales ne connaissent ni Macky Sall ni Diomaye Faye ou Ousmane Sonko; ce qu’elles reconnaissent, c’est la voix officielle d’un État.
Malgré cela, en toute connaissance de cause, le gouvernement a augmenté le niveau des dépenses initialement prévues pour 2024, les portant de 5 534 milliards à 6 217 milliards de FCFA en seulement neuf mois d’exercice. Cette hausse des dépenses, combinée à une diminution des recettes initiales, a fait bondir le déficit budgétaire de 840,17 milliards à 2 362,03 milliards de FCFA.
Par ailleurs, les recrutements clientélistes de 1 148 militants entre avril et juin 2024 ont contribué à alourdir la masse salariale de 2 milliards de FCFA supplémentaires, aggravant encore davantage la situation budgétaire du pays. Je vous ai donné des chiffres pour dégager toute partisanerie dans ma position.
Le 28 décembre dernier, le gouvernement a fait adopter par le Parlement un budget sans vote ni débat, avant de revenir, le 21 février 2025, appeler les Sénégalais à l’austérité. Cela soulève une question cruciale : ce budget était-il insincère dès le départ, ou bien avons-nous affaire à des dirigeants plaisantins et improvisateurs ? Pire encore, loin de refléter une politique de rigueur, le train de vie de l’État a paradoxalement augmenté.
Ces dirigeants ne sont pas des révolutionnaires, mais des populistes ayant vendu un discours révolutionnaire. En réalité, leur gestion se fait dans une opacité totale.
3) Que pensez-vous de la manière dont l’affaire Farba Ngom et Tahirou Sarr a été gérée par les autorités judiciaires et politiques ?
Avant toute chose, je tiens à rappeler que mon engagement a toujours été la lutte contre la corruption et toute autre forme de pratiques contraires à l’éthique. Je suis convaincu que tout citoyen impliqué dans la gestion des deniers publics doit rendre des comptes.
Cela dit, Farba Ngom et Tahirou Sarr n’ont jamais occupé de responsabilités en matière de gestion publique. Ils ne pouvaient donc agir sans la complicité de fonctionnaires de l’État. Ce qui est encore plus préoccupant dans cette affaire, c’est que le Premier ministre avait déjà scellé le sort de Farba Ngom dès la campagne des législatives de 2024, affirmant publiquement qu’il ne participerait plus jamais à une élection.
De plus, la levée de son immunité parlementaire s’est déroulée de manière inédite : ni les députés ni ses avocats n’ont eu accès au dossier. Bien que Farba Ngom ait été l’incarnation de l’arrogance du régime précédent, la célérité de la procédure, ses nombreuses irrégularités et les déclarations du Premier ministre laissent davantage penser à une manœuvre politique qu’à une véritable volonté de reddition des comptes.
Au même titre que Farba Ngom et Tahirou Sarr, le cas de Lat Diop, ancien Directeur général de la Lonase, mérite d’être évoqué. Il est incarcéré pour des soupçons de corruption, tandis que le corrupteur présumé demeure libre et en pleine possession de ses mouvements.
Là encore, cette situation semble avoir été anticipée, puisque dès 2022, alors qu’il était encore dans l’opposition, Ousmane Sonko avait ouvertement menacé Lat Diop en déclarant : « Si nous accédons au pouvoir, tu iras en prison ! »
Le pouvoir en place encourage la corruption. À titre d’exemple, Madame Aminata Touré, ancienne présidente du Conseil économique, social et environnemental, est citée par plusieurs sources dans un rapport de l’Inspection générale d’État (IGE), dont j’ai personnellement obtenu une copie et partagé le contenu sur ma page Facebook. Aujourd’hui, loin d’être inquiétée, elle occupe le poste de Haut Représentant du président de la République. Aucune enquête n’a été ouverte, et pire encore, le Chef de l’État semble vouloir enterrer ce rapport en y mettant un coup d’arrêt.
4) Selon vous, cette affaire reflète-t-elle un problème systémique de corruption dans la gestion des fonds publics au Sénégal, ou s’agit-il d’un cas isolé ?
La corruption est une réalité indéniable à travers le monde, et le Sénégal n’échappe pas à ce fléau. Il n’y a aucune équivoque à ce sujet. Cependant, Farba Ngom et Tahirou Sarr ne peuvent être poursuivis pour détournement de fonds publics ou blanchiment de capitaux s’ils n’ont jamais exercé de fonction de gestion et ayant supposément perçu directement des paiements du Trésor public. Leur implication présuppose donc nécessairement la complicité de fonctionnaires de l’État. Or, à ce jour, aucun fonctionnaire n’a été officiellement mis en cause sur ce dossier.
Plus troublant encore, nous apprenons que le service informatique du Trésor public a été cambriolé. Bien que nous ne puissions établir un lien de cause à effet entre ces événements, cette coïncidence ne manque pas de susciter des interrogations.
5) Quelles mesures concrètes devraient être prises pour éviter de tels détournements de fonds publics à l’avenir ?
Il est impératif de mettre en place des mécanismes de contrôle efficaces et de garantir à la justice des pouvoirs pleins et indépendants.
Prenons l’exemple des fonctionnaires des régies financières : ils perçoivent, en plus de leurs salaires, des primes issues des pénalités et redressements fiscaux. Ce système, sous couvert de légalité, institutionnalisé est une forme de corruption appelée « Fonds Communs ».
Or, une nation ne peut se construire sans équité sociale. Comment justifier qu’un contrôleur des impôts gagne quatre à cinq fois plus qu’un professeur de médecine ou un enseignant ? En quoi son mérite est-il supérieur ?
Il convient aussi de souligner que le président de la République et le Premier ministre sont tous deux issus de ces corps privilégiés bénéficiant de rentes indues. Ils ne peuvent donc être les instigateurs du changement. Le premier pilier d’une véritable lutte contre la corruption, c’est avant tout la justice sociale.
6) Comment la société civile peut-elle jouer un rôle plus actif dans la prévention et la dénonciation de la corruption au Sénégal ?
À l’exception de quelques organisations engagées, la société civile est en proie à des tensions, tandis que la presse est profondément divisée et que la désinformation ne cesse de gagner du terrain.
Prenons un exemple édifiant : Ousmane Sonko a réussi à s’échapper (provisoirement) aux accusations de viol portées contre lui par Adji Sarr, alors même que plusieurs éléments pouvaient conforter l’hypothèse de sa culpabilité. Grâce à des soutiens actifs au sein de la société civile, il est aujourd’hui Premier ministre du Sénégal.
Dans cette même logique, l’enquêteur qui était chargé de l’affaire, après avoir perçu 40 millions, à travers une collecte de fonds du PASTEF (Ndlr parti de Sonko) et bénéficié d’un poste de complaisance à la mairie de Dakar (Ndlr offert par l’allie politique Barthelemy Dias) est aujourd’hui promu à la tête d’une structure publique (ASP), tandis que le général soupçonné d’avoir désorganisé la riposte lors de l’attaque de la caserne Samba Diéry Diallo s’est vu attribuer le ministère de l’Intérieur, sans que ça n’émeuve l’opinion. Par ailleurs, les tenants des théories du complot occupent désormais des postes stratégiques, à l’image de la direction générale de la Radiotélévision du Sénégal (RTS).
Il est donc urgent de reconstruire une société civile désintéressée, animée par un véritable amour du Sénégal, afin de mener un combat efficace contre la corruption sous toutes ses formes.
7) Croyez-vous que les personnes impliquées dans cette affaire soient jugées de manière équitable et transparente ? Pourquoi ?
Après mon exposé supra, il est évident que mes doutes quant à l’impartialité et l’équité de la justice dans ces affaires sont fondés.
Ce régime ne défend ni l’équité ni la justice. Prenons un exemple concret. Le député Thierno Alassane Sall a déposé une proposition de loi visant à abroger la loi d’amnistie de 2024, une initiative qui correspondait pourtant à une promesse de campagne, y compris pour le parti PASTEF.
Ridiculement, PASTEF a d’abord tenté de lui dénier ce droit en tant que parlementaire. Face à l’indignation générale, le parti a fini par rejeter sa proposition sous prétexte d’une prétendue incidence budgétaire, un argument fallacieux. Pire encore, dans une manœuvre scandaleuse, ils ont ensuite déposé une autre proposition de loi qui vise à protéger les potentiels assassins de leur camp, tout en exposant les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) à la vindicte publique.
Ces dirigeants n’ont aucune véritable culture de la justice. Je souhaite que pour une fois que la Justice me surprenne, mais c’est déjà mal parti.
8) Quel message adresseriez-vous aux autorités pour renforcer la lutte contre la corruption au Sénégal ?
Les autorités doivent se ressaisir. En retour, j’invite mes compatriotes à faire de l’intérêt général leur seule boussole, afin de s’opposer fermement aux opportunistes et aux corrompus, quel que soit leur camp.
Amadou Tidiane DIA



