Coopération Gabon-Congo : à l’ère du réchauffement

Profitant d’un séjour au Gabon, le ministre congolais de la Communication et des Médias a réitéré l’accompagnement de la Transition gabonaise par le pouvoir de Brazzaville, non sans évoquer les défis communs que les deux pays frontaliers s’apprêtent à relever, notamment dans le secteur médiatique. Il a développé, pour finir, plusieurs articulations de la politique intérieure congolaise, telle que le Plan national de développement, qui entend relancer le budget du Congo, hors pétrole et bois.
Ceux qui font l’Afrique : Monsieur le ministre, vous venez de boucler plusieurs jours de travail en terre gabonaise, avec de nombreux partenariats tissés dans le domaine de la communication. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Thierry Moungalla : C’était une visite de travail et d’amitié. Travail parce que j’ai rencontré mon homologue gabonais, dont vous n’avez pas manqué de remarquer que l’intitulé du ministère a rejoint le mien – ministère de la Communication et des Médias NDLR. Et donc sur cette base-là, il nous fallait nous enquérir de la façon dont les ministères de la Communication et des Médias du Gabon et du Congo appréhendent les défis communs : la télévision terrestre numérique à implanter, les défis que les technologies de l’information et de la communication complétées par l’intelligence artificielle posent à nos gouvernements, la difficulté, en termes de moyens et ressources, d’assurer le fonctionnement optimal des médias, vu qu’au 21e siècle, et en 2024 en particulier, les médias doivent disposer d’autrement plus de moyens qu’il y a 20 ou 30 ans. Il a globalement été question de nous enquérir des objectifs que nous pourrions, ensemble, essayer de faire avancer.
À ma grande surprise, j’ai constaté qu’il s’agissait vraiment de situations comparables, avec les mêmes défis, les mêmes obstacles éventuels, et surtout une même volonté d’avancer dans la direction de cette modernisation qui est attendue dans les secteurs de la communication. Et enfin la disponibilité de part et d’autre de mettre en place un cadre de concertation, de coopération qui nous permet d’atteindre ces objectifs plus facilement. C’est-à-dire Gabon et Congo réunis. Et je disais une visite d’amitié parce que le peuple congolais est un peuple frère du peuple gabonais. Il y a eu des signaux politiques et symboliques forts qui ont été donnés depuis le mois d’août dernier, à savoir la visite du président de la Transition, son Excellence Monsieur Brice Clotaire Oligui Nguema, à Oyo, la ville natale du président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, qui a reçu son cadet très rapidement. Et puis il y a eu la participation souhaitée par notre pays du président Oligui Nguema au sommet dit des Trois Bassins qui avait été organisé au mois d’octobre dernier à Brazzaville. Ces deux signaux montrent d’abord la persistance de l’amitié entre nos deux pays, nos deux peuples, nos deux institutions, et avec la visite d’un membre du gouvernement du Congo que je suis, vous avez un autre petit symbole. C’est un signal très important de la volonté du gouvernement congolais d’accompagner les efforts du gouvernement et du peuple gabonais dans ce moment qui est crucial pour votre pays.
2-Le Gabon, justement, a alarmé la communauté sous-régionale le 30 août dernier, avec le l’avènement des militaires au pouvoir, réunis au sein du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI). Comment percevez-vous, depuis Brazzaville, cette Transition politique en cours ?
Qui serions-nous pour porter un jugement sur les choix forts d’un peuple frère ? Nous ne portons pas de jugement. Le peuple gabonais a pris un chemin, une décision, une direction qui lui est propre, et il appartient aux pays frères et voisins de l’accompagner. Je ne porterai pas de jugement sur le fond. Il s’agit d’accompagner un peuple qui est dans une trajectoire nouvelle et qui s’efforce de se construire, de se reconstruire d’une autre manière. Nous accompagnons cela, nous respectons cela.
3-Malgré une proximité ethnique à plusieurs égards entre le Gabon et le Congo, malgré les relations personnelles, voire familiales, entre des personnalités des deux pays, malgré une frontière longue de 2000 kilomètres, le Congo était devenu très distant du Gabon ces dernières années. Comment peut-on expliquer que, avec autant de liens, les deux pays ne soient pas les meilleurs partenaires, notamment sur le plan économique ?
Je crois qu’on ne jettera pas un regard sur le passé. On n’en a besoin et ce n’est pas nécessaire. Je viens de manière très précise de vous donner la position de la partie congolaise. Nous sommes en soutien au peuple frère du Gabon. Maintenant si vous parlez des conditions socio-économiques, de la coopération bilatérale, même multilatérale, dans le cadre des organisations de la sous-région, je crois que chacune des parties défend ses intérêts. Mais si vous voyez un ministre du Congo arriver ici dans votre belle capitale – en 16 ans au gouvernement c’est mon premier séjour au Gabon -, cela démontre le grand intérêt qui est porté au réchauffement de nos relations sur tous les plans.
4-Thierry Moungala, vous êtes le porte-parole du gouvernement du Congo-Brazzaville depuis août 2015. En juillet dernier, vous avez démenti l’implication de votre pays dans la déstabilisation du pouvoir de Kinshasa au profit du Rwanda. Comment se portent aujourd’hui les relations entre les deux capitales les plus proches du monde, alors qu’à l’Est de la RDC, la crise s’aggrave, avec le M23, accusé d’être un proxy du pouvoir de Kigali ?
Dans une délégation conduite par notre Premier ministre, qui s’est rendue Kinshasa, à l’occasion des Jeux de la Francophonie, le ministre de la Communication et des Médias de la RDC, Patrick Mouyaya, et moi-même, avons tenu un point de presse conjoint où j’ai rappelé les lignes indéfectibles d’amitié et de fraternité qui unissent nos deux peuples. Et qu’effectivement, nous avions tout intérêt, alors que nous ne sommes séparés que par un fleuve, c’est-à-dire par pas grand-chose, à ce que le climat politique, social et sécuritaire de notre grand voisin soit le plus optimal possible. Pour ce qui concerne le conflit qui se déroule à l’Est de la RDC, le gouvernement congolais soutient bien évidemment toutes les démarches qui doivent conduire à la recherche de la paix.
5– Le président Denis Sassou Nguesso garde le leadership de la médiation en Libye. Quels sont les avancées dans ce dossier, mais surtout quelles solutions de sortie de crise propose-t-on depuis le Brazzaville ?
D’abord, il faut rappeler que le président Denis Sassou Nguesso a toujours été en pointe sur la résolution de la question libyenne. Même au plus fort de la crise, du vivant du colonel Kadhafi, le président de la République du Congo a fait partie d’une délégation de chefs d’État qui s’était rendue en Libye, pour la recherche d’une solution. Je peux vous dire que cette visite avait eu lieu sous les feux des balles. Deuxièmement, le président Denis Sassou Nguesso a fait partie, avec ces autres chefs d’État, de ceux qui ont mis en garde les puissances occidentales qui s’apprêtaient à envoyer des troupes pour mettre fin au régime de Khadafi, disant que cette démarche était dangereuse et qu’elle aurait probablement pour conséquence la destruction de l’Etat libyen, et une déstabilisation plus globale du Sahel. Et aujourd’hui, force est de constater que le président Denis Sassou Nguesso et ses pairs avaient eu raison. Puisque la plupart des phénomènes qui traversent actuellement cette région de l’Afrique s’expliquent probablement par la destruction de l’Etat libyen. Je crois que le terme destruction est bien choisi. Car un État repose sur deux piliers : les pouvoirs publics et l’armée. Les deux ont été détruits par l’intervention occidentale et, malheureusement, comme effets, on a l’explosion de l’immigration qui, pour l’essentiel, passe par la Libye, et l’explosion du djihadisme, puisque les armes qui étaient stockées pour le compte de l’armée libyenne ont été distribuées, rétrocédées et disséminées au profit des groupes qui sévissent au Sahel. Nous pouvons multiplier les exemples des conséquences de cette intervention qui était, de notre point de vue, loin de contribuer à résoudre le problème, mais l’aggravait plutôt. C’est dans ce contexte que le président de la République du Congo a été désigné quelques années plus tard par l’Union Africaine comme président du Comité de Haut niveau qui rassemble quelques Etats dont le Congo et les pays limitrophes à la Libye. Dans ce cadre-là, le président ne ménage pas ses efforts. On a réuni récemment une session de ce Comité de haut niveau à Brazzaville, et nous avons bon espoir, en tout cas c’est le souhait du président de la République, que nous allons le plus rapidement possible tenir une conférence de réconciliation inter-libyenne, avec la facilitation de l’Union Africaine, et avec, pourquoi pas, un processus électoral qui pourra s’enclencher dans la foulée.
6-En politique intérieure, le Fonds monétaire international (FMI) s’est récemment satisfait des performances économiques du Congo, bien que ses réformes aient connu quelques retards, au regard d’une conjoncture économique complexe. Comment le Congo entend-il poursuivre ces réformes structurelles ?
D’abord, nous poursuivons ces réformes, pas seulement parce que le Fonds monétaire international et nous avons conclu un accord, mais parce qu’elles sont importantes pour rendre crédible la politique économique et financière de notre pays, et ouvrir la possibilité de coopération avec les pays-tiers, les organismes financiers et les investisseur potentiels. On parle de bonne gouvernance, de bonne gestion de finances publiques, de lutte contre la corruption, avec des lois qui sont extrêmement novatrices. Par exemple, sur la déclaration obligatoire du patrimoine par tous ceux qui sont élus, ou nommés à de hautes fonctions publiques, y compris jusqu’au président de la République et les membres du gouvernement, les déclarations du patrimoine ont été faites. C’est une réforme majeure. En ce qui concerne la bonne gouvernance, aujourd’hui le processus d’élaboration et d’exécution du budget de l’Etat obéit à des critères extrêmement transparents et rigoureux. Donc les réformes se poursuivent, et nous pensons que, à l’horizon 2025-2026, nous pourrons sortir de manière victorieuse de ce programme.
7- Monsieur le ministre, six ans après l’organisation des Assises de la presse congolaise en 2018, quel bilan faites-vous des résolutions prises au sortir de cette messe, notamment en ce qui concerne l’amélioration de la liberté de la presse au Congo ?
L’expression pluraliste n’a jamais fait défaut au Congo. Si vous avez une possibilité d’avoir une lecture attentive de l’écosystème de la presse dans notre pays, vous constaterez que la presse écrite par exemple est à 90% très critique vis-à-vis de l’action du gouvernement, et les journalistes très critiques vaquent à leurs occupations. Donc le pluralisme n’a jamais été en question au niveau de la presse. Deuxièmement, si vous regardez les médias audiovisuels, vous constaterez, là également, que ces plateaux, souvent avec des intervenants politiques et de la société civile, ne sont pas tendres avec le gouvernement. Ces médias vaquent à leurs occupations. Ce qui pose problème par contre, c’est la situation économique de ces médias. Il y va de la survie et du pluralisme de la presse, parce que ces médias, économiquement, souffrent du changement paradigme. On a aujourd’hui une tendance à aller vers une utilisation à fond du numérique, et je ne sais pas si au Gabon vous rencontrez le même phénomène : il n’y a pas beaucoup de gens, notamment parmi les jeunes, qui arrivent à lire un journal de presse écrite ou qui arrivent à suivre les médias audiovisuels traditionnels. Nous avons une éruption de canaux numériques qui permettent à une bonne partie de la population de s’informer. Mais quand on dit de s’informer, c’est là que le bât blesse, parce que malheureusement, nous n’avons pas toujours les conditions optimales en termes de déontologie, de rigueur de traitement de l’information dans ces canaux d’information. On a souvent malheureusement de nombreuses fake-news. Donc il y a un souci lié à l’état économique de ces médias.
Vous me demandez enfin quelle est la suite qui a été donnée aux résolutions des états généraux de la presse depuis 2018. Je dois vous dire que la moisson a été maigre. Le gouvernement va proposer, dans les prochains mois, dans le cadre d’une concertation préalable entre les différents acteurs des médias et l’Etat, une réforme des textes qui régissent le secteur. Il faut savoir que les textes fondateurs du secteur remontent, pour la Loi Cadre sur la liberté de communication, à 2001. Quant aux textes concernant le pluralisme dans l’audiovisuel public, ils datent de 2003. En entendant ces dates, on ne parlait pas de réseaux sociaux. Il y a la nécessité de les réformer, et nous les réformerons. Enfin, il y a la question des moyens. Nous avons de la difficulté pour le secteur et pour le ministère à collecter la redevance audiovisuelle. Nous allons donc, là également, engager une réflexion de manière à rendre cette redevance disponible, et ensuite la reverser d’abord aux médias publics, et, pourquoi ne pas, penser à une réforme qui l’élargira aux médias privés.
8- Le Congo affiche d’importantes ambitions dans le secteur des services. Le cas avec la mise en service, récemment, du plus grand centre commercial d’Afrique centrale. Y a-t-il un message de Brazzaville derrière ces réalisations ?
La diversification économique. Le Congo est un pays qui bénéficie d’une ressource pétrolière importante. Cette bénédiction est en même temps un maléfice, je ne dirais pas une malédiction, du fait que nous, États pétroliers, finissons par vivre de cette économie de cueillette qui est symbolisée par la forêt, c’est-à-dire l’économie forestière, et par les hydrocarbures. Le salut passe par la diversification de notre économie. Le président de la République du Congo et le gouvernement travaillent à créer les conditions de cette diversification. On a identifié six grands axes, dans le cadre du Plan national du développement. Parmi eux, l’agriculture au sens large. L’État congolais a constaté avec consternation que chaque année, nous importons en moyenne 700 millions de francs de denrées alimentaires et dérivés. C’est intolérable. Ce sont des ressources qui sont gelées et qui ne peuvent être affectées à de vraies opérations de développement. Il y a au niveau du gouvernement un ministre de l’Agriculture très dynamique, qui est en train d’installer ce qu’on appelle chez nous des Zones agricoles prioritaires (ZAP), lesquelles permettent aujourd’hui le développement de pépinières de production un peu partout dans le pays, pour que nous puissions produire des aliments de base que nous consommons. Comme autres axes de développement, il y a évidemment le numérique, les zones économiques spéciales, le tourisme, les services en général. En résumé, la direction vers laquelle nous nous orientons, c’est la diversification économique, de manière à ce que, d’ici la fin du mandat du président de la République, on renforce le produit intérieur brut grâce à ces six piliers.



