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Sénégal : Mactar SILLA, Coordonnateur du SIMA « Pour une nouvelle ère des médias africains »

À Dakar, le Salon international des médias d’Afrique (SIMA) a posé les jalons d’un rendez-vous inédit pour les acteurs du secteur. Sous la houlette de Mactar Silla, coordonnateur de l’événement, cette première édition a réuni journalistes, institutions et partenaires internationaux autour d’un objectif clair : faire des médias africains un levier de développement, de démocratie et de rayonnement culturel.

CEUX QUI FONT L’AFRIQUE : Quelle est la genèse du Salon international des médias d’Afrique ?

Mactar SILLA : Le SIMA est un événement continental majeur qui a réuni les principaux acteurs de l’écosystème médiatique africain et international.

Conçu comme un espace de convergence entre professionnels des médias, institutions publiques, partenaires techniques et entreprises du numérique, il vise à stimuler un dialogue constructif autour des défis actuels, des mutations structurelles et des opportunités futures dans le secteur de l’information et de la communication sur le continent.

L’idée d’avoir un Salon, non exclusivement national mais ouvert au continent est venue de Monsieur Sambou BIYAGUI, Directeur Général de la Maison de la Presse Babacar Touré qui m’a appelé et communiqué sa décision de m’en confier la coordination.

D’autres éminents membres de la sphère médiatique y ont été coptés progressivement, 53 au total pendant les quinze mois de réflexion, d’organisation sous l’égide du ministère de la Communication, des Télécommunications et du Numérique et l’accompagnement de la Direction de la Communication sous la responsabilité de Monsieur Habibou DIA et Moustapha DIOUF.

Nous avons tous ensemble échangé sur la vision, le concept, et retenu le thème, le format et mis en place le dispositif organisationnel avec des commissions et sous-comités.

Qu’est-ce qui a motivé son lancement à Dakar cette année ?

C’est tout naturellement qu’une initiative conceptualisée au Sénégal se tienne à Dakar, carrefour panafricain à maints égards, siège de nombreuses organisations internationales dont l’Union Africaine de Radiodiffusion (UAR).

Conférences, panels, ateliers pratiques et expositions ont donc rythmé cette grande rencontre sous le thème : « L’Afrique face aux nouveaux enjeux des médias ».

Il s’y ajoute que l’agenda final a été conçu en concertation avec Reporters Sans Frontières (RSF), l’UNESCO et l’UA en partenariat avec la GIZ, l’agence allemande de coopération internationale pour le développement.

La séance solennelle d’ouverture présidée par la Ministre sénégalais Alioune SALL,  a été marquée par un panel ministériel de haut niveau sur le droit à l’information au Sahel modérée par Monsieur Michel Kenmoé. Responsable Communication UNESCO, Bureau Régional Afrique de l’Ouest et du Centre avec la participation,  de ses homologues de la République Islamique de Mauritanie, de la Gambie et du Libéria.

Quels sont les principaux objectifs que vous souhaitiez atteindre avec cette première édition ?

Le SIMA aligne ses objectifs sur l’Agenda National de Transformation Sénégal 2050, en particulier son axe 1, qui promeut « l’émergence d’une société numérique et de filières compétitives », dans laquelle le secteur médiatique joue un rôle moteur en matière de création d’emplois, de rayonnement culturel, et de catalyseur pour les autres filières économiques.

Le SIMA  a atteint ses objectifs de participation tant au niveau quantitatif que qualitatif.

L’évènement a ainsi rassemblé, à côté des consœurs et confrères du Sénégal, une centaine de participants de vingt-quatre pays africains (dont une forte délégation du Mali, pays ‘’Invité d’honneur’’), avec la présence remarquée de deux journalistes palestiniens ayant vécu les événements tragiques de ces derniers mois à Gaza. 

Trois sites ont abrité les travaux : le Théâtre National Daniel Sorano (pour la cérémonie d’ouverture et la soirée culturelle de clôture), l’Hôtel Fleur de Lys Almadies (un Master Class pour jeunes journalistes), et la Maison de la Presse Babacar Touré (pour les panels et les stands d’exposition).

La Conférence régionale sur le Droit à l’Information au Sahel (CERDI) était au cœur de la moitié des thématiques des douze (12) panels programmés. Les autres grands sujets avaient trait à l’économie des médias, la souveraineté éditoriale, la régulation, les femmes dans les médias, la sacralité des faits, les narratifs africains. Des panélistes de haut niveau, venus du Sénégal, d’Afrique et d’Europe, ont animé les débats et partagé leurs riches expériences avec les participants.

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Les travaux ont permis d’examiner les contours d’un projet de ‘’Pacte africain pour la liberté de la presse’’. Le Master class sur les narratifs et la coproduction a abouti à la décision de ‘’lancer un projet fédérateur’’ avec l’implication de cinéastes, producteurs, acteurs et financiers de plusieurs pays africains.

Concrètement, comment les médias peuvent-ils devenir un levier de croissance économique en Afrique

Le rôle d’accompagnement des politiques publiques et de catalyseur des médias n’est plus à démontrer. La crise économique à laquelle une large majorité de médias africains font face ne doit pas occulter les exemples multiples qui existent à travers le continent. La contribution des médias à l’amélioration de la gouvernance, à la transparence, tout comme l’information juste, vraie, structurante en direction des public, la gestion médiatique de l’épisode COVID19 sous ses multiples aspects en sont quelques illustrations.

L’acquisition des droits d’événements sportifs majeurs par des médias africains en est une autre tout comme les chiffres d’affaires réalisés par divers médias africains ainsi que le nombre d’emplois total cumulés dans le secteur.

Des médias professionnels, suffisamment soutenus, peuvent non seulement être un booster des autres secteurs mais se positionner en secteurs rentables, créateurs d’emplois, en modèles d’innovation et en synergie avec les industries créatives et culturelles à forte plus-value comme il en existe dans tous les continents.

Que peuvent faire les pouvoirs publics pour mieux soutenir les entreprises de presse et favoriser leur développement ?

Je pourrais partager l’expérience sénégalaise en cours, notamment avec les Assises Nationales des Médias dont j’ai présidé le Comité scientifique pendant deux ans, ainsi que les diverses réunions de concertation.

Le point de départ est ce que j’appelle l’architecture institutionnelle, le cadre normatif global des médias. Il s’est agi de définir une vision globale à moyen et long terme afin, d’une part, de faire du secteur de l’information et de la communication un levier stratégique dans le processus de consolidation de la démocratie, pour le renforcement des valeurs de paix, d’unité et de solidarité nationale, et, d’autre part, de l’ériger en pôle économique à forte valeur ajoutée, pourvoyeur d’emplois durables.

C’est ainsi qu’à ce jour une nouvelle loi sur la publicité a été élaborée, une nouvelle loi sur une Autorité de régulation mieux adaptée au contexte médiatique est dans le circuit de finalisation.

Au niveau strictement économique, l’argumentaire a consisté à démontrer que la presse, publique comme privée, remplit une mission de service public pour l’information du citoyen, la vulgarisation des politiques publiques, l’éveil de la conscience citoyenne, la lutte contre les pandémies, la santé publique, la transparence dans la gouvernance, le renforcement de l’État de droit, la stabilité sociale et politique, la vulgarisation technique et scientifique, le développement des cultures nationales, le sens patriotique, le renforcement des institutions de la République…

Les pistes envisagées et qui pourraient être valables pour plusieurs pays africains, incluent, entre autres, les exonérations spécifiques accordées à la presse, des allégements fiscaux dans la Loi de finances, diverses mesures fiscales additionnelles à mettre en œuvre.

Par exemple, celles-ci pourraient être l’exonération des taxes d’importation pour le matériel digital , le crédit d’impôt pour les entreprises agréées par le ministère de tutelle, L’exonération de la taxe sur les opérations bancaires pour les crédits contractés par les entreprises de presse, dans le cadre de la digitalisation des médias.

La création d’un centre de gestion agréé pour la presse (CGAP) en vue de l’assistance en matière comptable, fiscale, financière et sociale, pour la formation du management des entreprises de presse a également été préconisée. Seraient éligibles au CGAP les entreprises de presse au chiffre d’affaires inférieur à 500 millions de francs, etc. L’accès aux ressources du FADP sera assujetti à l’adhésion au CGAP. Pour les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 500 millions, l’accès aux ressources du Fonds d’Appui pour le Développement de la Presse serait consécutif au dépôt des trois derniers états financiers.  

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Plaidez-vous pour une réforme du financement public des médias ?

Toutes les pistes évoquées militent en ce sens. Je réitère que tout en plaçant la satisfaction du citoyen au cœur de ses activités, le secteur médiatique est un pôle à valeur ajoutée, tant d’un point de vue culturel, social, démocratique que d’un point de vue économique et de rayonnement international. Il peut contribuer effectivement à la création d’emplois viables, au PIB, directement et indirectement en catalyseur d’autres secteurs de la vie nationale. Il peut et doit être la locomotive des industries créatives et culturelles.

Les questions de formation et de protection sociale reviennent souvent dans le débat. Quelles pistes concrètes proposez-vous pour améliorer la situation des professionnels des médias ?

Le financement public doit prendre en compte la sécurité et la protection sociale des professionnels des médias, la production de contenus en phase avec nos réalités et les enjeux numériques, la formation de qualité et le renforcement des capacités au sein des structures professionnelles.

La viabilité économique est la condition sine qua non d’atteinte de tels objectifs et doit se nourrir d’une large réflexion stratégique et de propositions incluant l’exploitation de modes et opportunités de financement innovants. Un ensemble de mécanismes de mise en œuvre ont déjà été identifiés et proposés dans une approche de développement, de professionnalisation accrue et de diversification du secteur, susceptible d’aide aux décisions des pouvoirs publics.

La publicité, selon vous, doit aussi être mieux encadrée. Quelles réformes suggérez-vous dans ce domaine ?

Il faut nécessairement une meilleure prise en compte des intérêts des entreprises de presse dans tout futur Code de la publicité à revisiter et adapter aux mutations intervenues dans le secteur mais aussi aux projections sur les prochaines années.  Cela passe par la prise en compte de plusieurs impératifs dont la définition claire du message publicitaire et des notions afférentes, la réorganisation de la chaîne de valeurs, la présence des acteurs, le respect de la culture et des langues nationales, la protection de l’enfant et de la femme, l’équité dans l’accès au marché publicitaires.

Une nouvelle loi sur la publicité est essentielle pour répondre aux défis posés par l’évolution technologique et économique. Elle doit être conforme aux meilleures pratiques de régulation, en prenant en compte la culture locale et en protégeant les groupes vulnérables. La nouvelle législation devrait équilibrer les besoins du secteur de la publicité tout en respectant l’intérêt public et les normes éthiques. Je suis également d’avis que la création d’un organe de régulation de la publicité ou son incorporation dans l’Autorité de régulation des médias s’imposent.

De manière plus exhaustive, il convient de prendre en compte les éléments tels que :

-l’encadrement des publicités dans les médias audiovisuels.

-le respect des mesures d’audience et du tirage avec nos structures et outils propres

-le respect de la réglementation du secteur et des cahiers des charges.

-la protection des couches vulnérables.

-la réglementation de la publicité des produits médicaux et cosmétiques et autres produits prohibés.

-les critères de conception et de réalisation des messages publicitaires.

-la participation de tous les secteurs concernés dans l’organe de régulation.

-la sensibilisation des consommateurs et de la société civile.

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En ce qui concerne la réglementation des professions liées à la publicité, l’accent doit être mis sur le renforcement des capacités des acteurs de la chaîne de valeurs, le visa de l’organe de régulation avant diffusion, la synergie entre acteurs de la publicité et des médias, la répartition équitable des marchés publicitaires au niveau local.

Le SIMA se veut « un rendez-vous inédit des acteurs des médias africains ». Comment comptez-vous favoriser la coopération entre les médias du continent ?

Nous y sommes déjà et les retours et manifestations d’intérêt multiples nous poussent à croire que les bases d’un événement panafricain international ont été établies.

Avec le concours des pouvoirs publics du Sénégal et de l’ensemble des pays africains, nous devons constituer le socle fédérateur sur lequel viendront s’ajouter divers partenaires publics et privés africains et internationaux partageant notre vision, nos valeurs, nos ambitions.

La Maison de la Presse Babacar Touré est un carrefour et un espace de dialogue et de concertation offrant aux journalistes et aux techniciens de la communication un cadre d’épanouissement  et de travail. Elle est ouverte aux professionnels de tous horizons et constitue par conséquent un acteur et un atout majeur pour l’atteinte de nos objectifs.

Il s’y ajoute qu’une organisation professionnelle comme l’Union Africaine de Radiodiffusion (UAR) basée à Dakar et dirigée par Monsieur Grégoire NJAKA (Cameroun) est un levier essentiel dans cette perspective. L’UAR regroupe en effet l’ensemble des radios et télévisions publiques d’Afrique, des participants internationaux et quelques structures privées que j’ai l’honneur de représenter au Comité Exécutif.

Le grand public l’ignore mais l’UAR œuvre à la conception des projets, au marketing des événements, à la mise en place de partenariats, aux négociations, à la formation des professionnels de l’audiovisuel et bien-sûr à la couverture des événements sportifs et culturels africains.  L’AUB VISION, à partir de notre Centre d’Échanges de programmes d’Alger,  est le nom du programme de l’UAR qui vise à soutenir la qualité de vie et le développement de l’Afrique par la diffusion d’excellents programmes. Il inclut l’information politique et économique, l’information sportive locale et continentale, et l’échange de programmes indigènes, avec l’objectif de promouvoir le sport local et une image authentique de l’Afrique. 

Où voyez-vous le paysage médiatique africain dans cinq à dix ans ?

Je le vois là où l’Afrique continent du présent et de l’avenir doit être impérativement.

Les médias ne sont pas à l’écart de la société. Ils en sont une composante avec un rôle capital à jouer en termes de promotion du savoir, de la paix, de la transparence, de la démocratie, du développement, de la gouvernance. Je reste optimiste quant à l’émergence et la consolidation de champions africains des médias et en la capacité stratégique et opérationnelle de relever les défis du secteur sur le continent et dans le monde.  Il nous faut alors dès à présent amorcer la digitalisation de nos entreprises de presse qui représente un tournant significatif dans l’évolution du paysage médiatique, façonnant la manière dont l’information est produite, diffusée et consommée. Dans une ère où la technologie guide nos modes de vie, les médias traditionnels se retrouvent confrontés à la nécessité d’adopter des stratégies numériques innovantes pour rester pertinents et compétitifs. 

L’avènement des plateformes en ligne, des réseaux sociaux et des dispositifs mobiles crée un nouvel écosystème médiatique, redéfinissant les normes de diffusion de l’actualité. Dans ce contexte, la numérisation des entreprises de presse en Afrique ne se limite pas à une simple évolution technologique. Elle inaugure une redéfinition totale de la relation entre les médias et leurs publics et une interpellation sur les énormes besoins de formation et de renforcement des compétences.

DIA

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