CultureInterview

Burkina Faso : Itinéraire d’un réalisateur inspirant, couronné par l’Étalon d’Or de Yennenga au FESPACO 2025

Derrière la caméra, un conteur d’histoires. Dani Kouyaté, l’homme dont la filmographie témoigne d’une vision humaniste et d’une profonde connexion avec l’Afrique, a vu son talent récompensé par l’Étalon d’or de Yennenga lors de l’édition 2025 du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), grâce à son film « Katanga ». Des scènes de théâtre au cinéma, le réalisateur burkinabè Dani Kouyaté tire sa passion de son père Sotigui Kouyaté, un des premiers acteurs de cinéma et de théâtre burkinabé. Figure majeure du cinéma africain, Dani Kouyaté revient sur son parcours inspirant dans le 7e art, jalonné de récits engagés, son cheminement artistique et les échos de son cinéma.

Ceux Qui Font l’Afrique : Bonjour Dani Kouyaté. Quel a été votre parcours universitaire et dans le domaine du cinéma ?

Dani Kouyaté : Oui, bonjour. A propos de cela, j’ai une Licence de Cinéma obtenue à l’INAFEC (Institut Africain d’Etudes Cinématographiques) à l’Université de Ouagadougou ; Une maîtrise d’Animation Culturelle et Sociale à la Sorbonne à Paris 1 ; Un Diplôme d’Etudes Approfondies en Esthétique du Cinéma à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Je suis également Diplômé de l’Ecole Internationale d’Anthropologie de Paris.

CQFA : D’où vient votre passion pour le cinéma et comment ont été vos débuts ?

DK : Je tiens ma passion pour le cinéma et le théâtre de mon père Sotigui, paix à son âme, qui est un des premiers acteurs de cinéma et de théâtre burkinabé. J’ai eu la chance de vivre des plateaux de tournage dès l’âge de 7 ans et je suis allé sur la scène de théâtre à l’âge de 10 ans avec lui. Après mon Baccalauréat, l’Institut du Cinéma à l’Université de Ouaga était un choix naturel pour moi. Les débuts ont été passionnants. Après les études j’ai créé avec une bande d’amis promotionnaires de l’école de cinéma, Sékou et Issa Traoré, Lacina Ouédraogo et Abdoulaye Dao, la Société « Sahélis Productions » qui a produit ou coproduit la totalité de mes films. Sahélis Productions était une des toutes premières sociétés de production privée du pays. C’était audacieux, car avant nous, il n’y avait que l’Etat qui embauchait dans ses cellules audiovisuelles de la fonction publique.

CQFA : Quelle est justement votre vision en faisant du cinéma ? « Faire du cinéma pour raconter des histoires et non raconter des histoires pour faire du cinéma »

DK : Le cinéma est né en Afrique dans un contexte de lutte anticoloniale. Nos ainés faisaient du cinéma dans l’optique d’éveiller les consciences. Sembène Ousmane disait que le cinéma devait être une école du soir. Je me sens un héritier de cette tradition. Avant de réaliser un film, j’ai besoin d’avoir quelque chose à dire. Quelque chose qui me tient à cœur et qui me semble important à partager. Le message, en quelque sorte, prime sur le médium, même si les deux fonctionnent de façon alchimique.

CQFA : Parlez-nous des productions cinématographiques qui vous ont le plus marqué.

DK : Question difficile, car toutes les productions marquent à leur façon. Celle dont je suis le plus fier c’est la production de KATANGA que nous avons dû assumer nous-même sans les partenaires européens.

CQFA : En termes de récompense de vos œuvres cinématographiques, quelles ont-été les distinctions les plus précieuses selon vous dans votre carrière de cinéaste ?

DK : C’est de toute évidence le prestigieux « Etalon d’Or de Yennenga ». C’est un peu comme une coupe d’Afrique du Cinéma ! Cela dit, j’ai eu la chance d’être primé à plusieurs reprises à travers le monde et durant les différentes éditions du FESPACO. Chaque distinction est importante. C’est une reconnaissance du travail accompli. Il n’y a pas de petite reconnaissance.

CQFA : ‘’Katanga’’, de quoi est-il question brièvement dans ce film ?

DK : Le film traite du pouvoir et des excès des humains face à sa conquête et à son exercice.

CQFA : Et quelle a été sa particularité ? Pourquoi en langue nationale mooré ?

DK : J’ai voulu exploiter la force de nos langues à travers une histoire politique forte et universelle. La langue mooré, comme la plupart de nos langues est une langue forte. Nos traditions sont basées sur l’oralité. La parole est sacrée. Notre cinéma devrait prospecter et s’appuyer aussi sur ces valeurs-là. 

CQFA : Pourquoi le choix du modèle artistique noir-blanc ? L’intemporalité ? Est-ce que cela n’est pas dépassé aujourd’hui ? (Utilisation des couleurs)

Lire Aussi:  Soudan : 570 trésors récupérés, un espoir pour le patrimoine pillé

DK : Le noir et blanc m’a permis de camper le film dans une dimension onirique, une fable politique hors du temps et de l’espace. Le format noir et blanc n’est pas dépassé. Loin de là. Il devient même élitiste de nos jours. De grands films continuent de se tourner en noir et blanc à Hollywood et en Europe. Il est vrai cependant que le sujet doit s’y prêter.

CQFA : Le titre ‘’Katanga’’, qu’est-ce qui a inspiré ce nom ?

DK : Dans le langage populaire en mooré et en dioula quand une affaire est compliquée on dit que c’est « Katanga ». C’est cette expression qui m’a inspiré pour le titre. J’ai su par la suite qu’il y avait un village au Burkina qui portait le nom « Katanga ».

CQFA : Ce film a eu du succès au niveau national (international à préciser si tel est le cas aussi), selon vous qu’est-ce qui explique cela ? La qualité technique, esthétique, la thématique de la trahison pour le pouvoir ?

DK : Ce sont tous ces aspects à la fois. Vous savez, la création n’est pas une science exacte. Parfois la sauce ne prend pas sans qu’on ne comprenne pourquoi. Et d’autres fois elle prend à la surprise générale. Ce film a été produit avec un petit budget. J’ai travaillé de façon minimaliste et sobre, en m’appuyant sur la force de l’histoire et des acteurs.

CQFA : Parlez-nous justement des conditions de tournage de ‘’Katanga’’. Le temps que cela a pris et les difficultés rencontrées.

DK : Nous avons tourné en 6 semaines, mais le montage a duré presqu’une année. J’ai travaillé à distance avec un jeune monteur burkinabé. Le plus difficile a été la phase du tournage. J’avais rêvé camper le film dans le sud-ouest et dans le nord du Pays. Mais à l’époque une très grande partie du territoire était sous embargo des terroristes. Nous avons dû nous cantonner sur un rayon de 40 kilomètres autour de Ouagadougou. Il fallait y suggérer la forêt, la savane et le désert. Nous avons dû tourner des scènes de forêt en plein milieu de Ouagadougou dans la forêt classée de Bangréweogo. Pour l’ingénieur du son, les rumeurs de la ville n’était pas un cadeau.

CQFA : Katanga a été réalisé au Burkina Faso avec des acteurs du 7e art burkinabè, est-ce une manière pour vous de reconnaitre le potentiel du Burkina Faso en matière de cinéma ?

DK : En effet j’ai travaillé avec une équipe essentiellement burkinabè. Nous avons la chance d’avoir des jeunes techniciens talentueux qui sont sollicités dans toute la sous-région. Et nous avons la chance d’avoir de grands acteurs, jeunes et moins jeunes, qui se nourrissent et se forment continuellement au théâtre ici sur place. Il y a un réel potentiel. Il revient à nous, metteurs en scène de capitaliser cet acquis par notre sérieux et notre acharnement au travail.     

CQFA : A combien peut-on estimer son budget ? Comment mobiliser une telle somme ? Les financements ont-ils été sur fonds propres ou vous avez bénéficié de l’accompagnement de partenaires ?

DK : Le budget prévisionnel du film était un million d’euros. Ce qui restait raisonnable pour les ambitions de départ. Finalement nous n’avons pu réunir que 400 mille euros et nous avons dû faire le film avec cette somme. Je saisis l’occasion pour féliciter mon producteur Moussa Romba sans la témérité duquel le film n’aurait pas vu le jour. Les partenaires extérieurs ont tous débarqué du projet à cause de la situation sécuritaire précaire qui prévalait.    

CQFA : Quelle est votre force quand on sait que c’est difficile de mobiliser de fortes sommes pour réaliser des œuvres cinématographiques ?

DK : Ma force qui est aussi celle de tous mes collègues réalisateurs ici au Burkina je pense, c’est le capital humain. La disponibilité exemplaire de nos techniciens et de nos comédiens. Pour ma part j’ai toujours bénéficié d’un engagement sans faille de mes équipes de tournage. Aussi bien devant que derrière la caméra, chacun retrousse les manches et mouille le maillot comme si c’était son propre film. Cela crée des alchimies profitables au film que l’argent ne peut pas obtenir.

CQFA : Lors de la 29e édition du FESPACO en cette année 2025, vous avez remporté l’Etalon d’or de Yennenga, comment avez-vous vécu ces moments ? Avec ce fait d’être couronné, comment vous-vous sentez aujourd’hui : le bonheur, le soulagement ? Après 28 ans d’attente du peuple burkinabè.

Lire Aussi:  Hommage posthume à Manu Dibango : l'album « Wax Dance » annoncé pour 2026

DK : J’ai vécu le FESPACO avec beaucoup de satisfaction. J’ai pris beaucoup de risques avec ce film. Des risques au niveau artistique en adaptant Shakespeare et en le pliant à ma culture ; en choisissant le noir et blanc chose que personne ne comprenait autour de moi à part mon directeur photo ; de tourner dans la langue mooré qui n’est pas ma langue maternelle. J’ai pris des risques au niveau de la production en me lançant seul, avec mon producteur burkinabé, avec moins de la moitié du budget prévisionnel et dans un contexte d’insécurité sur quasiment 70% du territoire. Mais il fallait défier le terrorisme. Ceux qui portent les armes pour nous défendre en font bien plus. L’accueil du film au FESPACO et surtout l’Etalon d’or qu’il a obtenu était pour tout cela une source de satisfaction énorme. 

CQFA : Cela n’était pas une victoire du cinéma burkinabè ? Vu que le Burkina a fait une longue traversée de désert sans remporter ce prestigieux prix.

DK : Oui, c’est une victoire du cinéma burkinabè. Nous sommes dans une période charnière de notre histoire. Il y a des dynamiques nouvelles qui se mettent en place pour notre cinématographie. J’espère que cet Etalon va insuffler une synergie qui va nous booster.  

CQFA : D’une manière générale, quelles sont les difficultés que vous rencontrez en tant que cinéaste ?

DK : La plus grande difficulté est financière. Il faut un minimum d’argent pour produire un film de bonne facture. Le cinéma est un acte de souveraineté culturel. Nous avons vu nos ainés qui étaient nos maîtres comme Souleymane Cissé, Idrissa Ouédraogo, paix à leurs âmes, Gaston Kaboré, Sanou Kollo et d’autres, qui malgré leurs talents, leurs Etalons d’Or, n’ont jamais été à l’abri de difficultés financières pour réaliser leur rêve.

CQFA : La prochaine édition du FESPACO c’est en 2027, à quoi peu-t-on s’attendre avec Dani KOUYATÉ ?  Chercher à rééditer l’exploit avec le prochain film ? La participation à d’autres festivals ?

DK : Je mets en moyenne 5 ans entre deux films. Je réfléchis tranquillement au prochain film. En attendant j’ai du pain sur la planche. Je suis aussi enseignant de cinéma et de théâtre dans une école d’art en Suède et cela me prend beaucoup de temps.

CQFA : Quelles sont vos attentes pour cette prochaine édition du FESPACO ?

DK : Que la fête soit belle comme elle l’a toujours été.

CQFA : Vous avez tourné votre premier film en 1989, une longue carrière jusqu’à nos jours, comment appréciez-vous l’évolution du cinéma burkinabè dans son ensemble ?

DK : Si nous faisons une analyse sans complaisance, force est de reconnaître que nous ne sommes pas allés crescendo. Nous avons connu des temps forts avec Idrissa Ouédraogo et Gaston Kaboré entre autres. Nous faisions nous-même partie de la jeune génération à l’époque. La politique nationale du cinéma de l’époque a permis l’émergence de grandes œuvres. Puis, petit à petit, les politiques ont manqué de vision et d’engagement réel. Nous avons perdu les pieds et pendant près de 3 décennies, nous avons navigué à vue. A l’approche du FESPACO, on se demande s’il y aura un film burkinabé. On rassemble vite fait 2 francs 3 sous pour soutenir des projets montés à la hâte, dans le but d’être présent au FESPACO. Cette façon de faire ne respecte pas le cinéma et n’a pas permis l’avènement d’une relève. Elle a même parfois créé des conflits et des rivalités stériles entre les jeunes et les anciennes générations. L’épanouissement d’une cinématographie nationale ne va pas sans une vision et un engagement clair et ambitieux des politiques. C’en est ainsi partout où le cinéma fonctionne.   

CQFA : Si on doit opérer des changements dans l’organisation du FESPACO, de par votre expérience dans le cinéma, qu’est-ce qui doit être fait en vue d’améliorer les choses ?

Lire Aussi:  AFRIK’AN LEGEND : L’ÉPOPÉE D’UN GROUPE QUI FAÇONNE LA MUSIQUE GABONAISE

DK : Mon expérience dans le cinéma ne fait pas de moi un expert dans l’organisation des festivals. Ce sont deux choses différentes. Cependant, de ma perspective de cinéaste, le FESPACO a clairement des efforts à faire sur la qualité des projections. Nous sommes souvent en dessous de la moyenne dans nos 2 salles officielles qui sont le Ciné Nerwaya et le Ciné Burkina. Les projections de presse durant ce FESPACO au Centre de Presse Norbert Zongo étaient faites dans des conditions qui ne sont pas à la hauteur de la notoriété du FESPACO. J’en ai fait moi-même les frais. Un focus devrait être mis sur la qualité des projections. La finalité de tout ça devrait tout de même être de voir les films dans des conditions à minima normales.   

CQFA : Avez-vous reçu d’autres distinctions grâce à votre parcours inspirant en guise de reconnaissance ? (Décorations, reconnaissances à l’international…)  Si oui, lesquelles ?

DK : Oui, j’ai eu la chance et la joie d’avoir été primé à plusieurs reprises au niveau national et international. Mais le 17 avril dernier, le jour du 15eme anniversaire du décès de mon père, par coïncidence, j’ai été honoré de la ‘’plus haute distinction du Pays’’ : L’Ordre de l’Etalon. J’ai senti la main de mon père sur mon épaule. Aucune distinction au monde ne vaudra celle-là.

CQFA : Au regard de votre expérience dans le cinéma à l’international, est-ce qu’il y a des différences entre le cinéma africain et celui d’ailleurs (Europe, Asie Amérique…) ?

DK : Non, il n’y en a pas. Partout dans le monde où le cinéma est une industrie, il y a des films commerciaux qui prennent la place dans les salles de cinéma, et les films dits d’auteurs qui sont en difficulté aussi bien pour les financements que pour l’exploitation par la suite. D’où la nécessité de l’intervention des États pour défendre le cinéma. Notre problème en Afrique est que la quasi-totalité de nos films peuvent être classés « films d’auteurs ».

CQFA : Au vu de tout ce que vous avez déjà réalisé dans le domaine cinématographique, parlez-nous de votre plus grand souvenir.  

DK : Mon plus grand souvenir reste la sortie de mon premier film « Kéïta ! L’Héritage du griot » au FESPACO 1995. Les salles ont refusé du monde à chacune des deux projections et les gens se bousculaient dans la queue pour accéder aux salles. L’émotion que je ressentais en ce moment-là était indescriptible. J’avais du mal à croire que j’étais à l’origine de toute cette euphorie.  

CQFA : Bon nombre de personnes estiment que le cinéma est un secteur stratégique dans lequel il faut investir, facteur du développement de l’Afrique, qu’en pensez-vous ? Comment est-ce que le cinéma peut contribuer à construire les idées et propulser l’épanouissement des peuples africains ?  

DK : Il est bien connu que l’Amérique, l’Europe et même l’Asie imposent leurs modèles culturels au reste du monde à travers leur cinéma. Nos cerveaux sont attaqués par les valeurs véhiculées par leurs histoires. Nous devons impérativement assumer notre propre narratif. C’est ce que je dis dans le dialogue final de mon film Kéïta ! L’Héritage du griot. « Sais-tu pourquoi dans les histoires de chasse, c’est toujours le chasseur qui l’emporte sur le lion ? Eh bien, c’est parce que c’est le chasseur qui les raconte. Quand le lion se mettra à raconter, il gagnera de temps en temps ».

CQFA : Votre dernier mot ou autre information que vous souhaitez bien ajouter.

DK : Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’accorder de m’exprimer. 

Interview réalisée par Jacques Compaoré

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page